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Carnet de tournoi · · 27 min · Par Alexandre Iwanesko

Championnat suisse par équipes : le week-end du maintien avec Nyon

Rondes 6 et 7 de LNA avec Nyon 1, les 22 et 23 août 2026 : deux matchs gagnés 4½–3½, le maintien au bout, mes deux parties rejouables coup par coup et commentées avec le verdict du moteur.

En une phrase : deux matchs de LNA que Nyon n'avait pas le droit de rater, gagnés l'un et l'autre 4½–3½, le maintien au bout — et un week-end qui m'a surtout appris que mon problème n'est pas de voir les bons plans, c'est de les jouer.

Les deux parties sont rejouables coup par coup tout en bas de la page — un seul échiquier, un bouton pour passer de la ronde 6 à la ronde 7.

Une convention pour la lecture : un coup joué dans la partie s'écrit 20.Tc2, un coup seulement calculé s'écrit 23.g4.

Le contexte : deux matchs pour le maintien

Deux mots sur l'enjeu, parce qu'il change tout ce qui suit. Nyon 1 joue en LNA, et ce week-end des 22 et 23 août tombent les rondes 6 et 7 : Wollishofen 1 le samedi, Echallens 1 le dimanche. Deux équipes à notre portée, et surtout deux concurrentes directes pour le maintien : les points qu'on prend, on les leur retire dans le même mouvement. Deux matchs à six points.

Le capitaine nous fait le calcul avant le premier coup, et il est court : on gagne les deux et le maintien est assuré, objectif de la saison rempli, on range les calculettes. Parce que derrière, le dernier week-end de LNA tombe pile sur les deux premières rondes de N1 en France. Une partie de l'équipe sera à plusieurs centaines de kilomètres de la salle, et on abordera ces rondes-là diminués quoi qu'il arrive. Autant ne pas avoir besoin d'y compter.

Le classement se suit ici : le SMM sur swisschess.ch.

Reste à composer l'équipe. Je joue les deux jours au huitième échiquier et je prends les Noirs les deux fois — parce que Selvan est un monstre avec les Blancs. Notre buteur, que dis-je, notre renard des surfaces : vous lui donnez les Blancs, il vous ramène le point. On répartit donc les couleurs pour qu'il les ait, je double les Noirs, et personne ne trouve à y redire. Il fera 2/2 dans deux parties bordéliques à souhait, du genre qu'on regarde par-dessus son épaule entre deux coups sans rien y comprendre, et dont on repart en se disant que le résultat est mérité parce qu'il est là. Moi, je ferai 0,5/2. On y revient à la fin.

Ronde 6, samedi — Wollishofen 1 : trois heures très agréables, et une quatrième

Quatorze ans, 2313. Dix-neuf ans de moins que moi, et au sixième coup je suis déjà hors théorie.

1.Cf3 Cf6 2.g3 g6 3.Fg2 Fg7 4.O-O O-O 5.d4 d6 6.Cc3 : chacun met son fou roi en fianchetto et attend de voir ce que fait l'autre. Et je pousse d5, ce pion d que je viens d'avancer d'une case au coup d'avant — deux fois le même pion en six coups, sur la feuille de partie ça ressemble à une faute de frappe. J'ai pourtant une raison très terre à terre : son cavalier occupe c3, donc c4 ne lui est plus possible, la case de passage est prise. Il ne peut plus challenger mon centre. Ça me plaît bien.

Ronde 6 — position après 6.Cc3, vue des Noirs

Après 6.Cc3 — son cavalier vient de condamner son propre pion c à la sédentarité. c4 n’existe plus, je pousse d5.

7.a4 me paraît un peu hors sujet, et me voilà à devoir choisir un développement. Une construction avec a5 doit tenir la route, mais très peu pour moi : on manœuvre trois heures pour finir par se serrer la main. Ce que je veux, c'est challenger le centre avec c5 — sauf que c5 tout de suite ne marche pas. Il faut d'abord 7...b6, puis Fb7, avec dans l'idéal le cavalier qui vient en c6.

8.a5 : une nouveauté, et un bon coup. Dans ma base, le seul coup joué ici est 8.Cb1, qui n'a pas l'air franchement bon ; l'ordinateur met a5 en tête à profondeur 30, et surtout il est d'une logique implacable.

Je pose ma construction — 8...Fb7, puis 9.Ff4 c5 — et mon adversaire réfléchit longuement avant de jouer 10.Fxb8?!. Je trouve le coup assez mauvais. Si vous avez lu mes autres carnets, vous savez déjà que mon jugement sur les coups adverses est directement indexé sur mon confort du moment. L'idée se lit quand même : ramasser le cavalier, puis pousser a6 pour enfermer mon fou de cases blanches dans le coin. Sauf que ça ne peut pas marcher — la tension est déjà là en d4, mon pion c5 pousse dessus, et c'est moi qui déciderai quand la position s'ouvre. Je reprends en 10...Txb8 et je me sens TRÈS bien.

11.a6?! suit l'idée jusqu'au bout. Même un mauvais plan vaut mieux que pas de plan du tout, disait Tchigorine ; celui-là bute simplement sur la tension en d4.

Deux cases pour mon fou, Fa8 ou Fc6. J'hésite brièvement — brièvement, parce que je ne suis pas inquiet une seconde : la tension en d4 me permettra d'ouvrir la position quand bon me semble, pour libérer mes fous. Ce sera 11...Fa8, où il va suivre les neuf coups suivants depuis le balcon.

Ronde 6 — position après 11.a6, le fou noir doit quitter b7

Après 11.a6?! — mon fou part s’installer en a8. Il y restera neuf coups, sans jamais avoir l’air inquiet.

12.e3 stabilise son centre, et me voilà devant le premier vrai choix de la partie. Il y a 12...b5, et après 13.dxc5 b4 14.Ca4 une position que j'évalue vite fait : trop tendue, comparée à tout ce que j'ai d'autre sous la main. Je prends le pragmatique 12...Ce4, petit avantage et facile à jouer. Le genre de coup qu'on joue à trente-trois ans et qu'on ne jouait pas à vingt.

Ronde 6 — position de variante après 12…b5 13.dxc5 b4 14.Ca4

12…b5 13.dxc5 b4 14.Ca4 — séduisante, tendue, et rangée dans le tiroir en trente secondes.

13.Cxe4 dxe4 14.Cg5 cxd4 15.exd4, et deuxième carrefour, autrement plus intéressant. Le match est bien engagé — on n'est pas loin de mener, et vous excuserez la temporalité, dans ma tête non plus ce n'est pas très clair. Je peux prendre 15...Dxd4, très égal, et filer vers une nulle solide en fous de couleurs opposées. Ou je peux l'obliger à être créatif à mort pour trouver du jeu. Me connaissant, et n'aimant pas jouer rampant, je choisis le concret : 15...e5 ! Un pion solide au centre, et ma paire de fous qui respire enfin.

Ronde 6 — position après 15.exd4, avant le choix Dxd4 ou e5

Après 15.exd4 — Dxd4 et la position plate avec des fous de couleurs opposées, ou e5 et on continue de jouer.

16.Cxe4 exd4 : pion passé en d4, et une position que je vois mal manœuvrer du côté blanc. L'ordinateur ne lui laisse qu'un coup pour égaliser, 17.c4.

Ronde 6 — position après 16…exd4, pion passé noir en d4

Après 16…exd4 — pion passé en d4, et un seul coup pour égaliser : 17.c4. Il ne le jouera pas.

Il ne joue pas c4. Il joue 17.h4!, et vite. Ces jeunes-là ont été biberonnés à l'ordinateur et ça se voit : avancer un pion tour devant son propre roi ne leur coûte pas une seconde d'hésitation, et ils l'avancent juste. Moi, ce pion, je l'aurais laissé à la maison. Puis vient 18.Dd3 : sa dame en bloqueur devant mon pion passé. Employer sa dame à ça, c'est affecter un chirurgien à la surveillance du parking.

Quelques coups normaux, et on arrive ici.

Ronde 6 — position après 20.Tfe1, toutes les pièces noires sont bien placées sauf le fou a8

Après 20.Tfe1 — la position de rêve. Sauf le fou a8, toujours en vacances.

Presque toutes mes pièces sont bien placées ; la seule qui fasse pâle figure, c'est mon fou de cases blanches, toujours dans son coin en a8, où il attend depuis neuf coups qu'on s'occupe de lui. Je cherche comment améliorer, et je trouve la case qui lui irait parfaitement : c4. D'où 20...Fd5!, avec l'idée derrière : s'il joue 21.Cd2 pour m'interdire c4, j'échange par 21...Fxg2 22.Rxg2 et je pose 22...Fh6!, qui force 23.f4 et affaiblit son roi pour le reste de la partie.

Il joue tout ça. Neuf coups pour trouver quoi faire de ce fou, et il finit échangé — mais pas avant d'avoir forcé f4.

Ronde 6 — position après 23…Fg7, le pion f4 a été arraché

Après 23…Fg7 — mauvaise pièce échangée, f4 forcé. Restent deux faiblesses : c2 et a6.

Me voilà débarrassé de ma mauvaise pièce, avec son roi affaibli. Restent ses deux faiblesses, c2 et a6. Le plan s'écrit tout seul : la dame en c6, puis b5 pour dégager la sixième rangée, et je croque ce présomptueux pion a6.

24.Cf3 Dc6.

Ronde 6 — position après 24…Dc6

Après 24…Dc6 — la dame est en place ; il ne manque que b5 pour ouvrir la rangée sur a6.

Ici, on écarte tous les deux 25.Te7 à cause de 25...Te8 26.Txa7 Te3, qui gagne très vite. L'ordinateur, lui, tient la position pour égale après 26.Tce1 Dxc2 27.Dxc2 Txc2 28.Rh3 Txe7 29.Txe7 Txb2 30.Txa7 Ff6. Deux humains d'accord entre eux, une machine qui ne l'est avec aucun des deux : la scène habituelle. À noter que sur 25.Te7 j'avais aussi 25...Tc7, qui me laissait presser sans le moindre risque — échanger une paire de tours ne réduit en rien la pression sur c2 et a6.

Il se trompe avec 25.De4, et je réponds 25...Db5!. Il défend par 26.b3, et arrive le moment le plus important de la partie — celui que je n'aurais sans doute pas joué de la même façon dans un open.

Ronde 6 — position après 26.b3, le moment du choix

Après 26.b3 — 2½–0½ au match, quatre parties encore en cours. Ce n’est pas le moment de jouer au héros.

Le match est à 2½–0½ pour nous, quatre parties encore en cours, et l'ensemble est équilibré : un des nôtres un peu moins bien, un autre un peu mieux, le reste à égalité. Traduction : je n'ai pas le droit de prendre de risque. En open, je n'aurais pas fait ce calcul-là — en open, personne ne compte les points à votre place.

Je regarde 26...Dxa6, et après 27.Ta1 je me sens déjà moins bien : ses pièces commencent à jouer. Je regarde 26...Tc3, et je ne suis pas ravi de le voir s'activer avec 27.Ce5. Puis je vois le simple 26...d3 : petit avantage conservé, zéro risque. Je me sens suffisamment bien pour commencer à faire des choix qui, rétrospectivement, méritent une enquête. On a chacun une vingtaine de minutes.

27.cxd3 Dxa6 : le pion a6, celui qui devait enfermer mon fou et qui n'aura enfermé personne, tombe enfin. 28.Txc8 Dxc8.

Ronde 6 — position après 28…Dxc8, majorité noire à l’aile dame

Après 28…Dxc8 — roi blanc fragile, majorité noire à l’aile dame, et un fou g7 qui la pousse dans le dos.

Tout se passe comme prévu. Ce qui, dans une partie d'échecs, est généralement le début d'un problème. S'il veut s'interposer avec d4, il me donne une cible facile. Il joue 29.d4 et je choisis l'actif 29...Dc3 : je préfère le laisser s'affaiblir avant d'avancer ma majorité. C'est sans doute imprécis — mes pièces sont déjà bien placées, j'aurais dû pousser mes pions.

30.Te3 Db2+ 31.Rh3 Df2.

Ronde 6 — position après 31…Df2, le roi blanc en h3

Après 31…Df2 — son roi est à découvert en h3, et je me vois déjà gagner.

Son roi s'est retrouvé en h3, à découvert. Mon adversaire, lui, ne veut absolument pas de la nulle. Je joue là-dessus, et j'en abuse même un peu. À ce stade, en abuser est encore une excellente idée.

32.Dd3 h5 33.Te7.

Ronde 6 — position après 33.Te7

Après 33.Te7 — il craque. La colonne c est à moi.

Il craque. 33...Tc8! prend enfin la colonne ouverte et le force à reculer. Soit il échange les dames par 34.De2 et j'hérite d'une finale très avantageuse, soit…

34.Te2 Df1+ 35.Rh2.

Ronde 6 — position après 35.Rh2, Tc1 ne marche pas

Après 35.Rh2 — Tc1 échoue sur Te8, et là l’échange de dames me laisserait des pièces éparpillées.

35...Tc1 ne marche pas, à cause de 36.Te8 : cette fois l'échange de dames me laisse des pièces sans la moindre coordination. Je trouve 35...Ff8!, qui améliore mon fou, couvre les tactiques, lui laisse la possibilité de rebondir en b4, et soutient la marche de mes pions de l'aile dame. Un de ces coups qui vous donnent l'impression d'avoir la partie sous contrôle. Il a quatre minutes, j'en ai dix, et je vois déjà la fin. Elle sera évidemment différente de celle que vous imaginez.

Ronde 6 — position après 35…Ff8

Après 35…Ff8 — le fou est parfait, la partie est gagnée, tout va bien. C’est exactement le moment que je choisis pour en vouloir trop.

Le manque de lucidité et son excellente acuité défensive vont faire très mauvais ménage. J'ai une position gagnante, dix minutes de plus à la pendule et aucune raison de faire compliqué. Je vais donc, naturellement, faire compliqué.

Je veux mater. Je veux trop mater. Échanger les dames, jouer Fb4, puis Tc2, puis avancer ma majorité suffit à gagner — mon fou serait un bloqueur parfait en d6. Une victoire propre, lente, définitive. Au lieu de m'asseoir tranquillement dessus, j'en veux davantage et je joue le douteux 36...Da1.

37.Td1 Db2+ 38.Td2 Da1 39.Rg2. On entame la quatrième heure.

Ronde 6 — position après 39.Rg2

Après 39.Rg2 — Tc3 ne donne rien de concret, alors j’améliore le fou.

Je regarde 39...Tc3, et je ne vois rien de concret après 40.De4 Txb3 41.f5 — je me sens même en danger. Je joue donc 39...Fb4, pour améliorer la pièce. Il répond 40.Tf2 avec une poignée de secondes.

Il me reste six minutes pour jouer mon quarantième coup.

Ronde 6 — position après 40.Tf2, six minutes pour le contrôle

Après 40.Tf2 — six minutes au compteur et une seule case dans la tête.

40...Tc3 41.Db5 me semble compliqué. 40...Dc3 41.Db5 aussi. 40...Tc1 ne mène à rien. Vous aurez repéré le point commun : j'ai une vision tunnel sur Db5, une seule case, comme si on avait débranché le reste de l'échiquier. Je joue 40...a6, pour menacer de conclure en rentrant en c3.

Cinq minutes cinquante-cinq de réflexion pour poser ce pion, puis une petite promenade pour savourer cette belle trouvaille.

Je reviens.

41.f5!

Ah.

Ronde 6 — position après 41.f5, le roi noir devient très faible

Après 41.f5! — cinq minutes pour jouer a6, trente secondes dehors pour oublier que son pion existait.

Ma position s'écroule. Mon roi est atrocement faible. Je prends quinze minutes pour chercher une chance, et j'opte pour 41...Dc3 42.Dxa6 gxf5, avec l'idée 43.Db5 Dxb3 44.Dxf5 De6 45.Dxh5 : une position pas si facile à convertir.

Il prend l'autre pion — 43.Dxb6 Dxb3.

Ronde 6 — position après 43…Dxb3

Après 43…Dxb3 — il va se tromper. Et moi, je vais cesser d’y croire.

Il se trompe avec 44.Dh6. Et c'est là qu'un autre de mes démons se réveille : je ne crois plus à ma position, je me pense foutu. Je pourrais jouer 44...Tc2 45.Dg5+ Rf8 46.Dxf5 Txf2+ 47.Rxf2 Fd6! — pas si facile pour lui — et espérer tenir, parce que son roi est très faible.

Ronde 6 — position de variante après 47.Rxf2 Fd6

La variante que je ne joue pas : 44…Tc2 45.Dg5+ Rf8 46.Dxf5 Txf2+ 47.Rxf2 Fd6! Son roi est très faible.

Je n'y crois pas, alors je ne me bats plus. Je centralise ma dame — le coup de quelqu'un qui range son bureau. Ce n'est pas une décision échiquéenne, c'est une manière élégante de reconnaître que je ne sais plus quoi faire.

44...Dd5 45.Dg5+ Rf8 46.Dxh5 Rg7 47.Dg5+ Rf8 : ici je vois 48.Te2 et je suis à deux doigts d'abandonner. Il choisit 48.Dh5, je réponds 48...Rg7, il joue 49.Rh2? — et je trouve 49...f6!!.

Ronde 6 — position après 49…f6, la ressource défensive

Après 49…f6!! — Ce5 ne marche pas, et Th8 enferme discrètement la dame blanche.

50.Ce5 ne fonctionne pas : 50...fxe5 51.Dg5+ Rh8 52.Df5 Tf8!! et je devrais pouvoir tenir cette finale. Je menace aussi discrètement Th8, qui enferme sa dame. Il choisit le très humain 50.g4.

Et il me faut un échec.

J'en ai deux sous la main. Je joue 50...Dd6+.

Il fallait jouer 50...Fd6+. La différence tient à une case, et c'est la mienne : tant que ma dame reste en d5, elle tient f5. Le fou donne le même échec sans quitter la case de garde — et il donne bien plus que ça. Sur 51.Rh3, je pose 51...Tc2!! et c'est à lui d'être précis pour tenir. Sur 51.Rg2, c'est 51...Th8 52.Dxf5 Dxf5 53.gxf5, et là 53...Th5! reprend un pion et me laisse une finale tenable.

Ce Th5, je ne le vois pas. Je sors donc ma dame de d5 pour un échec qui ne rapporte rien, et deux coups plus tard sa dame s'installe pile sur la case que la mienne surveillait — 52.Df5. Il n'y a plus rien à négocier.

Et le même démon qu'au quarante-quatrième coup revient, en plus lourd. Dès que je me sens foutu, je ne suis plus combatif. Ce n'est pas que je calcule mal à ce moment-là : c'est que j'ai déjà décidé qu'il n'y avait rien à trouver, alors je ne cherche plus. 52...Ta8 53.h5 Ta5 54.Dg6+ Rh8 55.Te2 Ta8 56.h6 Tg8 57.Te8 — cinq coups joués par quelqu'un qui a déjà rangé sa feuille de partie dans sa tête. Je lui tends la main après Te8. 1-0.

Quatre heures pour construire une position gagnante, la jeter par la fenêtre, la récupérer deux fois, puis la jeter définitivement. Une journée de travail assez complète.

Nyon 1 – Wollishofen 1 : 4½–3½. L'équipe passe sans moi, et ce n'est pas une formule de politesse : ce jour-là, mon point, c'est quelqu'un d'autre qui l'a ramené. Il en reste un à aller chercher le lendemain.

Je n'ai pas perdu cette partie parce qu'il a mieux joué. Je l'ai perdue parce que la gagner proprement ne me suffisait pas.

Ronde 7, dimanche — Echallens 1 : deux fois perdue, jamais perdue

Dans cette ronde, les variantes du texte sont celles que j'ai calculées à la table, avec ce que je croyais sur le moment. Les encadrés gris sont le verdict de l'ordinateur, rendu à froid. Il n'a pas été tendre.

En face, 2118. Moi, 2150. Trente-deux points d'écart, autant dire rien — sauf qu'un partage n'arrange pas l'équipe. Quatre heures d'échecs hier, on remet ça aujourd'hui.

1.Cf3 Cf6 2.c4 g6 3.b3 Fg7 4.Fb2 O-O 5.g3 c5 6.Fg2 d6 7.d4 d5 8.O-O : jusque-là, je connais.

Je prends la variante simple, 8...cxd4. L'autre, 8...dxc4 9.bxc4 cxd4 10.Cxd4 Cc6 11.Cxc6 bxc6 12.Fxc6, je m'en souviens vaguement : il y a 12...Fh3, une tour qui coulisse de c8 vers c5, et un coup clé quelque part avec Cd7. « Vaguement » est le mot. Et sur 12.Dxd8 Txd8 13.Fxc6, je ne suis pas sûr de mes compensations. Donc, la variante simple.

9.cxd5 Dxd5 10.Dxd4 Dh5 — sur 10.Cxd4 Dh5, je me serais senti très confortable. 11.Ca3 Cc6, joué un peu trop vite : je crois que je préfère Fh3.

12.Dh4.

Ce coup me déprime. On s'en va vers une position sans dames, assez symétrique, dans laquelle je ne me sens pas en confiance, et je reprends en 12...Dxh4 avec l'enthousiasme d'un contribuable. 12...Dxh4 13.Cxh4 Fg4 14.Fxc6 bxc6 — je pense sur le moment que 14.Fxc6 est faux, parce que je n'ai aucun mal à m'activer. Cette faiblesse en c6 va me coller à la peau jusqu'à la fin de la partie.

15.f3 Fe6 16.Tfc1. Ma première idée, c'est 16...a5, et j'y passe un moment : 17.Txc6 a4 18.b4 Tfb8 19.b5 et les Blancs me semblent mieux, tandis que 18.bxa4 Txa4 a l'air tout à fait égal — je ne vois pas comment ils améliorent sans perdre a2. Ce que je ne vois pas dans tout ça, c'est 19...Fd7. Je joue 16...Tac8.

17.Cg2! — bon coup. 17...Fh6 18.Tc5 Tfd8 19.Rf2 Td5 20.Tc2.

Ronde 7 — position après 20.Tc2

Après 20.Tc2 — à peu près le maximum de ce que je peux espérer. Et aucune idée de quoi en faire.

Je suis à peu près au maximum de ce que je peux avoir, et je ne sais pas quoi faire. Mon cerveau part littéralement en balade.

20...Th5 : je me dis que je suis content d'affaiblir g3 pour donner du jeu à mon cheval. 21.h4 Tf5 22.Re1. Trois coups de tour pour l'obliger à avancer un pion d'une case : j'ai déjà signé de meilleurs contrats. Et finalement, c'est lui qui a amélioré, pas moi. 22...Td5 23.Cc4.

Et je joue 23...Tb5.

Ronde 7 — position après 23…Tb5, la gaffe

Après 23…Tb5 — Fxf6 puis Cd6 gagne. Toute la salle le voit. Sauf une personne.

Je me lève tout tranquillement, et je vois avec horreur 24.Fxf6 suivi de 25.Cd6. Je vois aussi mon coéquipier Murtez, un maître du Kosovo au visage particulièrement expressif, qui me lance de gros yeux. Ma seule peur, à cet instant, ce n'est plus de perdre : c'est qu'il croise le regard de mon adversaire et que celui-ci comprenne. J'ai l'impression que chaque personne qui passe devant la table voit cette tactique enfantine. Il ne me reste plus qu'à ne pas avoir l'air de quelqu'un qui vient de découvrir qu'il a probablement perdu.

Il réfléchit quinze minutes. Quinze minutes pendant lesquelles j'ai pour seule tâche de faire semblant d'ignorer que Fxf6 gagne.

24.e4.

L’ordinateur, après coup

Il confirme ce que j’avais vu debout : 24.Fxf6 exf6 25.Cd6 gagnait. Et il ajoute que deux coups plus tôt, 23.g4! était déjà nettement plus fort que 23.Cc4.

Ronde 7 — position après 24.e4, la gaffe n’est pas punie

Après 24.e4 — quinze minutes de réflexion pour ne pas jouer Fxf6. Je m'assois et je respire.

Je prends quelques minutes pour reprendre mes esprits.

24...Cd7 : je défends e5, et je veux m'activer à tout prix avec f5. 25.Cge3 — ma position n'est quand même pas reluisante. 25...f5 26.exf5 gxf5 27.f4! Mes fous font pâle figure, mais au moins je n'ai pas perdu.

27...Rf7 — l'idée, c'est de m'activer avec Tg8. 28.Tac1 Re8 29.Ca3, que je rate complètement.

L’ordinateur, après coup

28...Tg8 tenait : 29.Rf2 Fg7 30.Fxg7 Rxg7 31.Ca3 Ta5, et la position est égale.

J'en avais envie, je ne l'ai pas jouée. Il n'y a pas de meilleur résumé de ma journée.

29...Tb6 30.Fd4 Ta6 31.Cb5!

Ronde 7 — position après 31.Cb5, zeitnot adverse

Après 31.Cb5! — il a deux minutes, j'en ai dix. Le meilleur coup n'est plus le sujet.

Mon adversaire est en zeitnot : une paire de minutes contre une dizaine pour moi. Et je ne le sens pas très affûté dans les positions tactiques. Je change donc de métier. Je ne suis plus un joueur d'échecs, je suis un fabricant de problèmes. Le cahier des charges est simple : que chaque coup lui coûte du temps.

31...c5, parce que 31...cxb5 32.Txc8+ Rf7 33.T1c6 Txa2 34.Txe6 est sans espoir. 32.Fxc5 Ta5!?

Ronde 7 — position après 32…Ta5

Après 32…Ta5!? — pas le meilleur coup du monde, mais le plus désagréable à traiter en deux minutes.

Venimeux, et c'est tout ce que je lui demande. Objectivement, ce n'est sans doute pas le meilleur coup de la position ; c'est simplement celui que je n'aimerais pas recevoir avec deux minutes. La ligne propre, 32...Cxc5 33.Txc5 Txc5 34.Txc5 Txa2 35.Cc7+ Rf7 36.Cxe6 Rxe6 37.Tc6+ Rf7 38.Txh6, se termine sur ce satané fou.

L’ordinateur, après coup

33.Cd4! gagnait sur-le-champ. 33.a4? laisse tout filer.

33.a4? Deux minutes à la pendule, et il choisit le seul plan qui me rend mes pions. Le métier a de l'avenir. 33...Fxb3 34.Tc3 Fxa4. 34...Txc5 35.Txc5 Cxc5 36.Txc5 Txa4 doit être plus intéressant — complètement manqué.

35.Fb4 Txc3 36.Cxc3 Ta6 37.Cxf5, le plus simple. Sur 37.Ta1, j'avais 37...Fb5 : la pointe que j'avais vue en jouant c5.

37...Ff8 38.Cd5 Rf7 39.Fxe7 Re6. Je tente l'arnaque : avec sa poignée de secondes, je le vois mal trouver Cfe3, qui renforce la menace Cc7. La ligne honnête, 39...Fxe7 40.Cdxe7 Te6+ 41.Rf2 Txe7 42.Cxe7 Rxe7 43.Ta1 Cc5, me semblait vraiment difficile à jouer : sa majorité à l'aile roi est trop forte, c'est typiquement la position où la tour domine les deux pièces mineures. Si mon pion a7 avait été en g6, c'est clairement par là que j'aurais fait nulle.

L’ordinateur, après coup

Il y avait mieux, et dans le même esprit : 39...Ta5!40.Cd6+ Re6 41.Fxf8 Txd5 42.Ce4 Cxf8 43.Cc5+, et sur 42...Rf5 43.Cc3 Td3 44.Cxa4 Cxf8 45.Rf2 Rg4 il reste des chances pratiques.

Avec ses trente secondes, je pense que Ta5 gagnait sur le champ, rien qu'en le faisant paniquer. J'ai choisi l'arnaque d'à côté.

40.Fxf8 Rxd5?! Je croyais ce cavalier-là plus menaçant que l'autre. À tête reposée, je regrette : c'était 40...Rxf5, et sur 41.Ce3+ Re4 c'est même moi qui gagne.

41.Fb4!

Ronde 7 — position après 41.Fb4, fin du zeitnot

Après 41.Fb4! — fin du zeitnot, et mes pièces se connaissent à peine.

Ma position est inconfortable, mes pièces n'ont aucune coordination et je n'ai plus de jus. Je calcule 41...Re4 42.Cd6+ Rf3 43.Tc3+ Rg4, que je rejette parce que je ne vois pas comment dépatouiller mes pièces après 44.Ta3. Je calcule 41...Fb5 42.Td1+ Rc4 43.Fd6, qui me semble vraiment difficile.

Et je joue 41...h5. Ce coup est atroce.

42.Re2 — très, très bon, et pas facile à trouver. Mon idée principale, c'était 42.Cg7 Re4 43.Cxh5 Rf3.

42...Cf6.

Ronde 7 — position après 42…Cf6, le second effondrement

Après 42…Cf6 — la seule variante avec une tour en moins que je n’avais pas calculée.

J'avais passé un long moment à écarter des variantes où je perdais une tour sur une fourchette. J'en trouve une inédite. 43.Tc5+! — et sur 43...Re4, 44.Te5 est mat.

43...Re6 44.Te5+ Rf7 45.Cd6+. Typiquement le genre de position où mon cerveau fait n'importe quoi : j'hésite avec 45...Rf8, en me disant qu'il n'a pas de bonne découverte, alors que le coup automatique doit être Rg8.

L’ordinateur, après coup

45...Rf8 perdait sur 46.Te6. Et même après 46.Ce4+ Rf7 47.Tf5, il fallait trouver 47...Te6!!47...Fc2 tombe sur 48.Cg5+!.

Pour une fois, l'hésitation s'est terminée du bon côté. 45...Rg6 46.Tg5+ Rh7 — sur 46...Rh6 47.Cf7+, c'est fini. Et pendant tout ce temps j'espère surtout 45.Te7+ Rg6 46.Tg7+ Rxf5, où il croirait au mat et oublierait complètement sa pièce.

47.Rd3. Pour gagner avec cette construction, il doit poser son fou en c3. 47...Fb3 : j'en profite pour activer le fou et défendre f5 en me plaçant sur la diagonale b1-h7. 48.Cf5 Fa2 49.Rc2 Fd5 50.Rd3 Fa2 51.Fc3 Fb1+.

Ronde 7 — position après 51…Fb1+, avant 52.Rc4

Après 51…Fb1+ — mon cavalier attend e4 depuis dix coups. Il ne manque plus que son roi.

Mon cavalier est en f6 depuis le quarante-deuxième coup et il n'attend qu'une case : e4, d'où un seul saut touche c3 et g5. Son fou vient de s'installer en c3 tout seul. Sa tour est en g5 depuis cinq coups. Il ne manque plus que son roi.

52.Rc4.

Le voilà.

Soulagement, deuxième de la journée. Sur 52.Rd4 Te6, je faisais à peu près une forteresse ; là, il n'y en a même plus besoin, et je ne rate pas le coche : 52...Tc6+ 53.Rb3 Txc3+ 54.Rxc3 Ce4+ — la fourchette, roi et tour — 55.Rb2 Cxg5 56.Rxb1 Ce4.

Il a pris ma tour et mon fou, j'ai pris son fou et sa tour : tout est sorti par la même porte. Restent son cavalier et trois pions contre mon cavalier et deux, un pion passé sur la colonne a de mon côté, une majorité à l'aile roi du sien, et exactement de quoi ne pas gagner des deux côtés. ½–½.

Deux gaffes, deux pardons, quinze minutes de réflexion adverse au bon moment et un roi qui part se promener en c4. Ce demi-point, je ne l'ai pas gagné : je l'ai reçu.

Nyon 1 – Echallens 1 : 4½–3½. Maintien assuré, objectif rempli.

Et la vraie différence avec la veille tient en une ligne. Samedi, j'avais arrêté de me battre avant la fin de la partie. Dimanche, j'ai été objectivement très mal à deux reprises, et j'ai continué à lui poser des questions jusqu'au bout — c5, Ta5!?, Re6, Fb3. Ce n'est pas mon calcul qui a ramené ce demi-point.

Bilan du week-end

Rd Match Mon adversaire Elo Couleur Résultat
6 Nyon 1 – Wollishofen 1 4½–3½ Saminskij, Jan 2313 Défaite
7 Nyon 1 – Echallens 1 4½–3½ Pahud, Cédric 2118 Nulle

Deux matchs, deux fois la plus petite des marges, et le maintien au bout. Selvan 2/2, moi 0,5/2 — dans deux matchs qui se jouent à un demi-point, les deux chiffres pèsent exactement pareil.

Ce que j'en retiens

Au fond, ce week-end ne me laisse pas avec l'impression que je dois apprendre à mieux juger les positions. Le jugement, je commence plutôt à lui faire confiance : je vois assez souvent ce que je veux obtenir, où sont les faiblesses, quelles pièces doivent bouger.

Le problème arrive juste après. Il faut calculer.

Croire qu'une position est bonne ne suffit pas. Il faut avoir la confiance nécessaire pour jouer la ligne qu'on a trouvée, vérifier jusqu'au bout qu'elle fonctionne, et accepter qu'une position compliquée ne demande pas forcément de trouver quelque chose de plus rassurant.

J'ai trop souvent remplacé le calcul par une impression : « ça doit être bon », « ça doit être dangereux », « cette ligne a l'air plus sûre ». Et quand la position devenait concrète, je me retrouvais à douter de ce que j'avais pourtant correctement évalué quelques coups auparavant. Samedi, j'avais trouvé le plan qui gagnait — échange des dames, Fb4, Tc2, la majorité qui avance — et je ne l'ai pas joué. Dimanche, j'avais envie de Tg8, et je ne l'ai pas jouée non plus.

La prochaine étape est donc assez simple à formuler, même si elle sera probablement moins simple à appliquer : mieux connaître mes lignes, mieux calculer mes variantes, et surtout faire davantage confiance aux positions que j'ai réellement calculées.

Et peut-être aussi croire un peu plus longtemps que la partie est jouable. À Badalona, plusieurs positions que je pensais perdues ne l'étaient pas ; plusieurs positions que je pensais gagnantes ne l'étaient pas davantage. Dans les deux cas, ce n'est pas mon jugement qui m'a manqué : c'est le calcul qui devait venir le confirmer.

C'est la principale leçon que je ramène de ce week-end. Reste le plus important, et il n'a rien à voir avec mes deux parties : Nyon 1 se maintient en LNA. C'était l'objectif de la saison, on l'a rempli en deux matchs, et je suis franchement content d'y avoir participé — même pour un demi-point.

Les deux parties, coup par coup

Jan Saminskij Alexandre Iwanesko

Championnat suisse par équipes (CSE) · ronde 6 · 1-0

Jan Saminskij2313

Alexandre Iwanesko

0/113
1.2.3.4.5.6.7.8.9.10.11.12.13.14.15.16.17.18.19.20.21.22.23.24.25.26.27.28.29.30.31.32.33.34.35.36.37.38.39.40.41.42.43.44.45.46.47.48.49.50.51.52.53.54.55.56.57.1-0