Carnet de tournoi · · 25 min · Par Alexandre Iwanesko
Open de Pontevedra 2026 : mon carnet de tournoi en Espagne
Récit de l'Open international de Pontevedra (Espagne) du 25 au 30 juillet 2026 — rondes, analyses et leçons d'un tournoi exigeant.
En une phrase : un Open international dense à Pontevedra avec des adversaires de tous horizons — Portugal, Espagne, Uruguay, Colombie — et des leçons techniques à chaque ronde.
Le contexte : Open international de Pontevedra 2026
Du 25 au 30 juillet 2026, la ville de Pontevedra (Galice, Espagne) accueille un Open international d'échecs réunissant plus de 100 joueurs venus de toute l'Europe et d'Amérique latine. Cadence classique FIDE, 9 rondes, un plateau relevé.
Mes objectifs : prendre du plaisir à jouer, ne pas saccager des positions égales, et être solide.
Ronde 1 — L'Anglaise, le bluff et le fou spectateur
Date : Vendredi 25 juillet 2026
La première ronde d'un tournoi est toujours un peu spéciale. Peu importe le nombre de compétitions disputées, il y a toujours cette légère tension au moment de s'asseoir devant l'échiquier. Les automatismes reviennent vite… mais jamais dès le premier coup.
En face, un jeune Portugais d'environ 1800 Elo. Je m'attends à un joueur énergique, prêt à calculer la moindre complication. Justement, je n'ai aucune envie de transformer cette première partie en concours de tactique.
Je décide donc de jouer une Anglaise. Une première pour moi en partie classique. L'idée est simple : obtenir une position stratégique, garder le contrôle et imposer un jeu de plans plutôt qu'une bataille de variantes.
Mon adversaire, lui, ne semble pas connaître la réflexion. Il joue presque tous ses coups instantanément. Au bout de quelques minutes, je commence à regarder sa pendule plus souvent que l'échiquier. Soit il connaît tout par cœur… soit il bluffe très bien.
Je pense avoir pris un léger avantage stratégique. Je viens de jouer b5 en m'attendant à obtenir une belle position. J'aime beaucoup ce que je vois : les Blancs semblent contrôler les cases importantes, les pièces sont harmonieuses et je me prépare tranquillement à dérouler mon plan.
Position après 11.b5 — les Blancs sont satisfaits… un peu trop tôt.
Et puis arrive le premier seau d'eau froide. Sans hésiter une seconde, il joue :
…Cd4 !
Le coup est fort. Très fort. Et surtout, je ne l'ai pas sérieusement envisagé — parce qu'il donne la qualité. J'aurais sans doute dû jouer Cd2, qui devait conserver un petit avantage, mais sur le moment, impossible de résister à la prise. Ce sacrifice-là change toute la dynamique de la position.
Quelques coups plus tard, il trouve la suite logique :
…d5 !!
Il n'y a qu'un seul coup pour les Noirs — et il l'a trouvé.
Impossible de continuer à se raconter des histoires. Le cavalier noir est installé en d5 comme chez lui, la paire de fous s'active d'un seul coup, tandis que mon pauvre fou de c1 découvre une vocation inattendue : observer la partie de très près sans jamais y participer.
Pendant quelques minutes, je passe du statut de joueur satisfait à celui de propriétaire officiel du plus mauvais fou de l'échiquier.
Il faut alors accepter une décision un peu contre-intuitive : rendre la qualité afin de récupérer le pion c3 dans de bonnes conditions. Ce n'était clairement pas le scénario que j'avais imaginé une dizaine de coups plus tôt, mais stratégiquement, c'est le prix à payer pour retrouver une position jouable.
Mon adversaire, lui, choisit de passer dans une finale de fous de couleurs opposées avec un pion de moins, pensant tenir facilement. Mais c'est sous-estimer le centre blanc — et surtout la rupture avec g4.
Fous de couleurs opposées — mais le centre blanc va faire la différence.
Le plan est clair depuis plusieurs coups : installer un pion en d5, améliorer progressivement les pièces, puis préparer la poussée g4.
La rupture g4 — à partir d'ici, la défense noire ne tient plus.
La rupture g4 décide pratiquement de la finale. S'il prend en g4, je crée un pion passé avec h5 qui devient extrêmement difficile à arrêter. S'il refuse la prise, je peux préparer tranquillement la rupture e6 qui désorganise complètement sa structure.
Leçon : cette première ronde résume assez bien ce qu'est un tournoi — pendant quelques coups, je me suis cru beaucoup plus malin que je ne l'étais réellement. Heureusement, les finales pardonnent parfois les excès d'optimisme de l'ouverture. Et en finale de fous de couleurs opposées, retenez ceci : si vous obtenez deux pions passés liés et qu'il reste quelques pions sur l'échiquier, ça suffit souvent à faire la différence.
Ronde 2 — Quand un gamin de 17 ans te donne envie de faire la sieste
Date : Samedi 26 juillet 2026
Première double ronde du tournoi. Les doubles rondes, ce n'est pas ce que je préfère — c'est épuisant, physiquement et mentalement. Deux parties classiques dans la même journée, ça veut dire gérer son énergie autant que ses coups.
Ronde du matin. Je suis un peu vaseux, mais prêt à en découdre.
En face, un jeune espoir espagnol de 17 ans. Pic Elo aux alentours de 2420, classé 2365 au moment de la partie. Le genre de profil qui ne fait que monter et qui vous rappelle gentiment que vous, à 17 ans, vous étiez surtout occupé à rater des fourchettes en 3 coups.
En préparant sur la base, je m'attends à affronter 1.e4 et une Sicilienne tendue — le terrain de jeu naturel d'un jeune ambitieux qui cherche le combat.
Surprise : il choisit 1.b3. Pas du tout ce que j'avais anticipé. Heureusement, je connais assez bien la théorie dans ces structures et je récite mes variantes pendant un bon moment. On arrive dans une position relativement égale, simplifiée, propre.
Position après 22 coups — égal sur le papier, mais le fou nargue le cavalier.
En pratique, je sens la position légèrement inférieure : il a le fou contre mon cavalier, et dans ce type de finale ouverte, le fou a tendance à se balader comme un touriste en vacances pendant que le cavalier cherche désespérément une case stable. Mais la position reste très tenable, et je suis content d'avoir égalisé contre un 2365.
Et je sais déjà exactement ce qui va suivre. Ce gamin ne va pas se précipiter. Au contraire — il va jouer très lentement, éviter les poussées de pions, tendre des pièges discrets et sauter sur la moindre opportunité. Le genre de grind silencieux, presque poli, où chaque coup a l'air anodin mais où la pression ne retombe jamais.
29 coups plus tard — lui a un plan, moi j'ai… une position.
Sept coups plus tard, le constat est limpide. Son fou s'est installé en c4 comme dans un Airbnb cinq étoiles, et il s'apprête à lancer des poussées de pions sur l'aile roi pour créer des faiblesses. De mon côté, je n'ai pas bougé d'une oreille. Ma position tient, mais elle tient comme un étudiant tient un exposé qu'il n'a pas préparé — techniquement debout, mais sans grande conviction.
Et puis je trouve …g5 — un coup de défense important qui donne enfin un peu de vie à mon cavalier. D'un coup, il retrouve des perspectives, des cases, presque une raison de vivre.
…g5 — le cavalier retrouve enfin une raison d'exister.
S'ensuit Te4 Td4 — et là, il me surprend : il sacrifie la qualité. Un coup que j'ai clairement sous-estimé. Le genre de décision qui vous rappelle que les jeunes de 2400 ne sont pas là pour faire de la figuration.
Txe6! — encore un sacrifice de qualité. Décidément.
33.Txe6+ fxe6 34.Txe6+ Rg7 35.h5 Tdxc4 36.bxc4 Txc4 37.Tg6+ Rh7 38.Txb6 Txa4
Heureusement, après toutes les prises, je peux simplement rendre la qualité en c4 et obtenir une finale de Tours facilement nulle. « Facilement nulle » — sauf qu'il faut quand même la tenir pendant 30 coups face à un gamin qui refuse de signer la feuille de nulle comme on refuse de ranger sa chambre. Mais la position tient, et la nulle tombe.
Mon adversaire était sérieux, concentré, et a joué exactement comme un jeune joueur ambitieux doit jouer contre un vieux MF fatigué : patiemment, méthodiquement, sans cadeau. Rien de spectaculaire, mais du solide. Le genre de partie où on ne perd pas, et où on se dit quand même « heureusement que je connais mes finales ».
Leçon : face à un jeune espoir qui grind, ne pas chercher à briller — survivre, c'est déjà un résultat. Et toujours garder un œil sur les sacrifices de qualité : ce tournoi a visiblement décidé que j'en mangerais un par partie.
Ronde 3 — La nulle des zombies
Date : Samedi 26 juillet 2026 (après-midi)
Deuxième partie de la double ronde. En face, un Maître International expérimenté d'Uruguay, classé 2310. Deux joueurs fatigués, un échiquier, et l'envie commune de ne surtout pas faire de bêtise.
Je me trompe dans la théorie assez tôt — le genre d'imprécision qu'on ne ferait jamais frais et dispo, mais qui arrive naturellement quand le cerveau tourne en mode économie d'énergie. Il égalise sans forcer. De mon côté, j'aplanis la position autant que possible : si je ne peux pas gagner, au moins je peux m'assurer de ne rien perdre.
Il me propose nulle assez rapidement. Je n'ai pas besoin de réfléchir longtemps.
Leçon : parfois, la meilleure partie est celle qu'on ne joue pas vraiment. Un demi-point propre contre un MI en fin de double ronde, c'est un résultat qu'on prend sans se poser de questions — et qu'on oublie aussitôt pour aller dormir.
Ronde 4 — Quand on se prend pour Tal
Date : Dimanche 27 juillet 2026
J'arrive motivé. Le tournoi se passe bien — 2/3 avec une nulle contre un MI, c'est le moment de mettre le point.
Une Najdorf — une première pour moi en partie classique. Je le cible sur une variante avec g3 et j'obtiens une bonne position.
Position après 15 coups — les Blancs sont bien installés dans la Najdorf.
Je trouve le créatif (pour moi) Fd8! avec l'idée de l'activer en b6. Un de ces coups qui vous donne l'impression d'être un génie pendant environ cinq minutes. Il opte pour la variante la plus agressive — et je le contre avec la séquence d5! exd5 e4! qui ouvre complètement le jeu en ma faveur.
d5! exd5 e4! — le centre explose en faveur des Noirs.
Après la passe tactique, j'arrive dans une position prometteuse. Dix minutes à ma pendule contre quinze à la sienne — et au lieu de m'asseoir tranquillement sur mon avantage, j'attrape quasi instantanément le très ambitieux …Fxh3, en me prenant pour Tal. J'avais complètement omis que la simple séquence …Dc7, Td1, Fg4 !! gagnait en force — proprement, sans drama, sans sacrifice douteux.
Ici j'ai joué …Fxh3. Tal l'aurait fait gagner. Moi, non.
On arrive dans une position où il est presque parfaitement paralysé. Le genre de diagramme qu'on montre fièrement à ses amis en disant « regarde comme c'était gagné ».
Presque paralysé — mais « presque », aux échecs, ça ne compte pas.
Mais le MI colombien trouve tous les bons coups de défense — froidement, méthodiquement, sans paniquer. Et de mon côté, les coups deviennent très difficiles à trouver. Avec 10 minutes à la pendule, je n'arrive plus à calculer les suites correctement. Manque de lucidité, il finit par gagner.
Leçon : quand on domine, on stabilise et on convertit — on n'improvise pas des sacrifices à la Tal. Surtout quand on n'est pas Tal.
Ronde 5 — Le piège du vieux renard
Date : Lundi 28 juillet 2026
Encore une double ronde. Après la défaite de la veille, il faut rebondir — mais sans énergie gaspillée. Face à un jeune espagnol classé 2076, je sors b3 Fb2 pour éviter toute préparation. Et je gaffe un pion. Voilà ce qui arrive quand on joue l'ouverture en autopilote.
Sauf que la position est globalement moins mauvaise que ce que je pensais pendant la partie.
Un pion en moins — mais pas la fin du monde.
Il opte pour un plan très direct, et je tends un petit piège. Ici, il joue Te8 tempo — et je ne me fais pas prier.
Txa5! — le genre de coup qui refroidit un adversaire.
Txa5!
Objectivement, la position reste à peu près égale. Mais en face, on ne le sait pas encore — et ça, ça vaut bien un demi-pion.
Il ne choisit pas la meilleure défense, et on arrive dans une position où je passe 35 minutes à essayer de trouver un gain. Sur Th8, Rg6!! tient pour les Noirs et je ne trouve rien de simple. Je finis par opter pour Te6 et continue à mettre la pression.
35 minutes sur cette position — et toujours pas de gain clair.
Le vrai traquenard arrive maintenant. Je joue le sournois Dc2 — un coup qui a l'air de préparer Dxh7 pour faire nulle. Il part directement pour Fe5, pensant me couper l'herbe sous le pied.
Dc2, Fe5… Df5! — le piège se referme.
Sauf que je joue :
Df5!
La position des Noirs s'effondre.
Je convertis la finale sans trop de difficulté.
Finale convertie — l'expérience fait parfois la différence.
Leçon : ne jamais jouer en autopilote. Jamais. J'ai eu un peu de chance sur ce coup-là — la prochaine fois, le pion gaffé ne reviendra peut-être pas.
Ronde 6 — Grindé par un gamin de 13 ans
Date : Lundi 28 juillet 2026 (après-midi)
Deuxième partie de la double ronde. En face, un jeune Brésilien de 13 ans classé 2350. Treize ans. L'âge où certains découvrent les échecs, lui est déjà en train de broyer des MF en tournoi international.
Très peu de temps pour préparer entre les deux rondes. J'opte pour un Dragon accéléré qui se transforme en Alapine. Je viens de jouer d4 et il choisit le très solide Ce2.
Après Ce2 — solide, pas spectaculaire, mais efficace.
Je ne laisse pas passer ma chance de simplifier et je pars pour la séquence Cxe5 Cxe5 Fxe5 Fxe5 Da5 Dd2 Dxe5 Dxd4 Dxd4 Cxd4. On arrive dans une position dépouillée.
Position simplifiée — l'ordinateur suggère Cf6 e5 b5 pour presque égaliser. Trop tendu pour moi.
L'ordinateur suggère Cf6 e5 b5 pour presque égaliser, mais je trouve cette variante trop tendue. Je pars pour Ch6 Fc4 Tf8! avec l'idée d'activer la tour sur la colonne f. Je n'ai pas le courage de jouer a5 et choisis le très solide Fe6, car je calcule correctement que Fxb7 me permet de tout échanger. Il choisit d'échanger les fous.
Après quelques échanges, on arrive dans cette position qu'il a bien l'intention de grinder.
Le grind commence — il fait chaud, j'ai l'air fatigué. Lui, non.
Il fait chaud dans la salle. J'ai l'air fatigué. Lui a l'énergie d'un gamin qui vient de découvrir les bonbons à volonté. Il est un peu imprécis, et j'arrive dans une position qui commence à devenir menaçante pour les Noirs.
La position commence à tourner — mais il faut encore trouver les coups.
Mais je suis épuisé et commence à manquer de lucidité. Ici, je vois e5 — mais je n'y crois pas. Le genre de moment où il faut faire confiance à son instinct, et où la fatigue vous en empêche.
e5 était là — mais la fatigue, elle, était déjà installée.
Je me prends Td7 et là, dans le zeitnot, mon cerveau décide de prendre sa pause déjeuner. Je gaffe à presque tous les coups, il finit par gagner.
Td7 — et après, c'est le naufrage.
Bravo à lui. À 13 ans, grinder un MF fatigué dans une salle surchauffée, c'est exactement ce qu'il faut faire pour progresser. Moi, j'aurais surtout dû boire plus d'eau.
Cela dit, avec un nom pareil — Casalaspro — j'aurais peut-être dû me méfier dès la feuille d'appariement. Je m'en serais sans doute largement sorti contre Casals-amateur, voire contre Casals-semi-pro… mais Casals-pro, là, c'est tout de suite beaucoup trop sérieux pour moi.
Leçon : la condition physique n'est pas un bonus en tournoi — c'est un prérequis. Quand le corps lâche, la lucidité suit, et les coups qu'on voit, on n'ose plus les jouer.
Ronde 7 — Le gain qui ne veut pas venir
Date : Mardi 29 juillet 2026
Objectif clair : 3/3 sur les trois dernières rondes pour gratter quelques points Elo. En face, un jeune Espagnol de 14 ans. Je le cible sur sa Française — il joue un schéma très particulier sur l'Attaque Est-Indienne, et je trouve une petite idée pour le forcer dans un nouveau schéma. Je compte sur son manque d'expérience pour le surjouer.
30 minutes d'avance à la pendule et encore dans la préparation — le plan fonctionne.
La préparation porte ses fruits : j'ai une heure contre 20 minutes à sa pendule. Et j'en plante quarante à essayer de faire marcher Cxh6 — qui ne marche pas. Le genre de moment où on se dit « j'ai le temps, autant chercher le coup qui tue ». Sauf que le coup qui tue n'existe pas.
40 minutes sur Cxh6 — qui ne marche pas. 40 minutes bien investies.
J'opte finalement pour Ce5 et le grind. Il joue très solide, mais j'obtiens un petit avantage avec la pression sur e6.
Pression sur e6 — le petit avantage est là, reste à le convertir.
Je grind, je grind. J'arrive dans une position où je pense être gagnant après Dxc4 dxc4 Fg2! — sauf que je rate qu'après g5 Ta7 Fd7 Fc6, il y a Fe8 qui tient.
Dxc4 dxc4 Fg2! — ça a l'air gagné. Ça ne l'est pas.
Heureusement, il se trompe après un piège et je ne rate pas Fc6! qui gagne.
Fc6! — cette fois, le coup qui tue existe vraiment.
On arrive dans une finale de Tours. On a une minute chacun depuis un bon moment déjà. Sur Rg7, je vois que Tf4 gagne en transposant en finale de pions. Mais il choisit Re6.
Une minute chacun — et tout se joue maintenant.
Et je rate complètement le gain sur Txd4. Encore un manque de lucidité — la quatrième heure de jeu, toujours elle.
Txd4 gagnait — mais avec une minute à la pendule, on ne gagne plus grand-chose.
Je rate ma dernière chance de gain avec Td8.
Td8 était la dernière porte — elle s'est refermée.
Je le fais tourner pendant 80 coups de plus, mais il défend parfaitement. Nulle.
Le genre de partie où on fait tout bien pendant 50 coups, sauf les 3 qui comptent.
Leçon : travailler ses finales. Les positions étaient gagnantes, la lucidité ne l'était plus. Ce genre de demi-point perdu se récupère à l'entraînement, pas en tournoi.
Ronde 8 — La Kalashnikov qui fait mouche
Date : Mercredi 30 juillet 2026
Dernière ronde du tournoi. En face, un jeune Portugais de 15 ans classé 1907 — en pleine ascension, +200 points récemment. Le genre de joueur qui ne sait pas encore qu'il est censé perdre.
Une Kalashnikov. J'obtiens une position que je crois confortable.
Position confortable — du moins, c'est ce que je croyais.
Mais il joue b4 que j'avais complètement sous-estimé. Je joue Fxd5 et il devait simplement répondre Cxd5 Cxd3 Dxd3 Fg5 avec un bon avantage. Heureusement, il se trompe et mange mon cavalier en c5.
Il sacrifie ensuite un pion pour l'activité. Je pense qu'il a mal évalué Txb7 Cb4 Cd5! Fd6 a3 Fc8 Txb4! et les Blancs sont gagnants.
Sacrifice de pion — mais l'évaluation ne suit pas.
Il opte plutôt pour Cd5, auquel je réponds le très solide Cb4 en me disant que je vais le grinder avec la paire de fous et la case d4.
Cb4 — paire de fous, case d4, et un plan clair : grinder.
J'opte pour l'ambitieux Dg5 en voulant lui faire faire des erreurs à l'aile roi avant de simplifier pour gagner la finale. J'arrive à le pousser dans une position inconfortable.
Pression croissante — les Noirs cherchent la brèche.
Je joue solidement, et ici je ne rate pas Fg4! qui me permet de simplifier à mon avantage — le fou est intouchable grâce à un joli mat du couloir.
Fg4! — prenez-le si vous osez. Mat du couloir en prime.
La lucidité commence à manquer. Ici, je n'ose pas f5 — je me dis que je vais échanger les pions et presser son pion e4 en infiltrant ma tour en deuxième rangée.
f5 était tentant — mais la prudence l'emporte.
Il ne sent pas le danger et opte pour Cc7. Je ne laisse pas passer le coup tactique :
Txa6! Cxa6 Fc4
Txa6! — le coup tactique qui scelle la partie.
Je m'impose techniquement derrière. Victoire.
Leçon : contre un jeune en pleine progression, ne rien laisser au hasard — et quand le coup tactique est là, ne pas hésiter.
Ronde 9 — Une dernière ronde à oublier
Date : Mercredi 30 juillet 2026 (après-midi)
Dernière ronde. J'ai très mal dormi et je me sens épuisé. En face, un CM américain classé 2201. Le genre de partie où il faudrait être affûté — sauf que le corps a déjà signé sa démission.
Je gaffe très vite avec Ce3.
Ce3 — le genre de coup qu'on joue quand on n'a pas dormi.
Je choisis de donner la dame plutôt que de perdre un pion. Le calcul est simple : perdre un pion dans cet état, c'est perdre la partie lentement. Donner la dame, c'est perdre la partie vite — mais au moins, on peut espérer une forteresse.
Sans dame — bienvenue dans l'enfer positionnel.
Ça perd dans tous les sens. Mais j'ai un tout petit espoir : il est sur le point de jouer Fd5, ce qui me permettrait de trouver une forteresse avec Txd5 et Fxh3 — si j'amène mon fou en c3 ou si j'échange c4 contre b2, c'est nulle. Malheureusement, il prend une pause et trouve g5.
L'espoir d'une forteresse — parti en fumée avec g5.
Il trouve la belle manœuvre Dg1 Fc7 Dg2 Re1 Dg1 Rd2 Db1 — mon roi est hors de l'enclos et h2 va tomber.
Dg1-Dg2-Dg1-Db1 — élégant et sans appel.
Une dernière ronde à oublier.
Leçon : dormir. Tout simplement dormir.
Bilan final
Ce que j'en retiens
4.5/9. Soyons honnêtes : je suis déçu. Pas par le niveau des adversaires — le plateau était relevé et j'ai tenu tête à des MI et des FM — mais par les points laissés en route. Une ronde 4 saccagée par un excès de créativité, une ronde 7 où le gain m'a glissé entre les doigts, et deux défaites (R6, R9) où la fatigue a parlé plus fort que l'échiquier. Avec un peu plus de lucidité dans les moments clés, ce tournoi aurait pu être un 6/9. Mais « aurait pu » ne donne pas de points Elo.
Voilà ce que je ramène dans mes valises :
Endurance — c'est LE chantier. Les doubles rondes m'ont mangé vivant. À partir de la ronde 6, la qualité de mes coups chute à chaque partie. Il faut que je travaille ma condition physique autant que mes ouvertures. Courir, dormir, manger correctement — le genre de conseils qu'on donne aux autres sans jamais les appliquer soi-même.
Finales, finales, finales — la ronde 7 est un cas d'école. Trois gains ratés dans la même partie. Les positions étaient là, la technique ne l'était pas. Programme : une heure de finales par semaine, minimum. Tour et pions, fou et pions, les classiques qu'on croit connaître et qu'on redécouvre à chaque tournoi.
Combativité vs lucidité — la ronde 4 et la ronde 8 racontent deux histoires opposées. En R4, je me prends pour Tal et je saccage une position gagnante. En R8, je reste patient et je convertis proprement. La leçon est claire : l'ambition, oui, mais canalisée. Quand le coup positionnel gagne, on ne cherche pas le sacrifice.
Faire confiance à son instinct — en R6, je vois e5 et je ne le joue pas. En R7, je sens le gain et je tergiverse. Quand l'intuition parle, il faut l'écouter — surtout quand la pendule ne laisse plus le temps de calculer.
La préparation paie — les rondes 2 et 7 le prouvent. Quand j'arrive avec 30 minutes d'avance à la pendule grâce à la prépa, je suis un joueur différent. Il faut systématiser ça.
Dormir — je ne rigole qu'à moitié. La ronde 9 est la conséquence directe d'une mauvaise nuit. Pas de sommeil, pas de lucidité, pas de résultat. C'est aussi bête que ça.
Score final : 4.5/9 — décevant, mais instructif. Pas le temps de ressasser : j'enchaîne directement avec Badalona. Le repos attendra.
Ces six chantiers, je ne les ai pas découverts à Pontevedra : ce sont ceux que je fais ouvrir aux joueurs que j'entraîne, à la différence près qu'eux ont quelqu'un pour les y tenir. Si la liste vous parle, c'est à peu près le programme qu'on démonte ensemble en cours d'échecs pour adultes à Genève.