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Carnet de tournoi · · 22 min · Par Alexandre Iwanesko

Grand Prix de Monthey 2026 : carnet d'un tournoi très relevé

Carnet du 15e Grand Prix de Monthey, du 4 au 6 septembre 2026 : trois rondes de rapide le vendredi soir, quatre parties longues le week-end, quatre grands maîtres au départ.

En une phrase : sept rondes en trois jours à Monthey, trois rapides le vendredi soir et quatre longues le week-end, dans un open stacké à faire peur — et un tournoi qui m'a montré assez précisément où mon calcul s'arrête.

Une convention pour la lecture : un coup joué dans la partie s'écrit 20.Tc2, un coup seulement calculé s'écrit 23.g4.

Le contexte : deux cadences, un seul tournoi

En Suisse, une bonne partie du calendrier se joue sur ce modèle-là, et j'en ai plusieurs du même genre devant moi. Vendredi soir, on s'assoit trois fois de suite pour du 20 minutes + 5 secondes, trois rondes expédiées entre le repas et 23 h. Samedi et dimanche, la salle reprend son sérieux, on passe au 1h30 + 30 secondes par coup et on joue les quatre dernières. Sept parties, trois jours, et très honnêtement deux sports différents.

Ce qui n'est pas ordinaire, à Monthey, c'est la liste des inscrits. Le tournoi est stacké : pas au sens où quelques grands maîtres passent dire bonjour, mais au sens où il n'y a aucune respiration en descendant le tableau. Christian Bauer (2587), Nikita Petrov (2564), Alexandre Dgebuadze (2460), le MI Tom Decuigniere (2431) et Joseph Gallagher (2393) tout en haut, le MF Aurelio Colmenares (2303) juste derrière, puis une tonne de 22 — Romain Gemelli, Steve Papaux, la MIF Mariia Manko — sans compter le MC Fernandes Barbosa Dos Santos et le MF Or Shatil un peu plus bas. Dix-huit joueurs au-dessus de 2000 sur septante-cinq inscrits.

Avec mes 2245 je suis septième tête de série, et ce chiffre ne me protège de rien : les tables du haut sont prises d'avance et tout se joue au demi-point.

Une précision qui vaut pour tout ce qui suit : les appariements ont été faits sur les classements rapides, les quatre parties longues comprises. Tous les Elo que vous lirez ici sortent donc de la liste rapide — la mienne annonce 2245, ma liste lente en annonce 2128. On refera les comptes tout en bas.

Je descends surtout à Monthey avec la phrase que j'ai ramenée du championnat suisse par équipes trois semaines plus tôt : mon jugement va à peu près, c'est mon calcul qui traîne. Je pensais que c'était derrière moi.


Pour les trois rapides, mon plan tient en deux mots : vite et pratique. Pas de ligne à retrouver au coup près, pas de position où il faut absolument le coup unique. Et aucune position égale ne me fait peur ce soir-là : s'il faut pousser le bois pendant quarante coups pour transformer un demi-point en point, je pousse.

Ronde 1 — vendredi 4 septembre, Noirs contre Amael Farine (1743)

En face, un jeune qui joue très solide. Pas d'aventure, pas de complication : il veut échanger. Une paire de pièces, puis une deuxième, puis une troisième, avec l'application de quelqu'un qui range son garage.

Sauf qu'il traîne une faiblesse en e5, et que chaque échange la lui rend un peu plus difficile à tenir : une pièce de moins sur l'échiquier, c'est un défenseur de moins pour ce pion-là. Je le laisse faire.

À la fin de son grand nettoyage, je croque e5. Puis tout part par la même porte et il reste une finale de tours avec un pion de plus, que je convertis sans avoir eu besoin d'être malin.

Ronde 2 — vendredi 4 septembre, Blancs contre Max Chappaz (1906)

Un jeune espoir valaisan, et une Française Fort Knox : les Noirs sortent leur fou clair par d7 puis c6, l'échangent, et s'installent dans une position sans un seul trou. Rien à attaquer, rien à croquer.

Sauf qu'on s'est déjà assis l'un en face de l'autre, lui et moi, à Martigny il y a un an, dans cette ligne-là exactement. Il n'est pas revenu les mains vides : il a révisé, et il améliore son coup au passage.

Ronde 2 — la démolition Fxg6 / Txe6, jouable dans les deux ordres

Une combinaison, deux portes d'entrée. C'est l'ordre qui décide.

Il y a une démolition sur l'échiquier, et elle s'écrit de deux façons : Fxg6 fxg6 Txe6, ou Txe6 fxe6 Fxg6. Les mêmes deux prises, le même roque qui s'ouvre — sauf que d'un ordre à l'autre ce n'est pas le même pion qui reprend, donc pas les mêmes colonnes et pas la même suite.

Je compte une fois. Je recompte. Je n'arrive pas à me décider — pas parce que ça ne marche pas, mais parce que je ne sais pas laquelle des deux marche mieux.

Alors je ne tranche pas, et je joue Td2. Rien de pris, rien de dérangé non plus : le fou reste en d3, la tour reste en e1, la démolition est toujours là. À lui de trouver les coups qui l'empêchent.

La finale arrive de mon côté et je la convertis.

Ronde 3 — vendredi 4 septembre, Noirs contre Flavio Rotunno (2031)

Rotunno, jeune Suisse dangereux, et le 2031 du tableau est un mirage : c'est un classement rapide, et il ne joue presque jamais de rapide. En partie lente il est à 2150, vingt-deux points au-dessus de moi, avec un pic autour de 2280 à peu près identique au mien.

Il a les Blancs et il choisit une ligne très égale. Pas égale au sens « chacun ses chances » : égale au sens où les pièces se regardent et où la nulle est écrite dans la position avant qu'on ait commencé.

Je lui donne alors la paire de fous. Ce n'est pas le choix le plus juste, je le sais en le jouant — aucun moteur ne le mettra en tête de liste. C'est un choix pratique : à cette cadence, une position égale où mes pièces ont du travail vaut bien mieux qu'une position égale où personne n'a rien à faire.

Et il fonce. Avec la paire de fous et une position qu'il croit meilleure, il joue actif là où il n'y avait rien à aller chercher. Je n'ai rien de spectaculaire à faire : je contre, et on se retrouve tous les deux devant une position qu'il faut calculer.

Trois semaines plus tôt, en équipes, j'avais trouvé les bons plans et je ne les avais pas joués faute d'aller au bout de la vérification. Cette fois, la variante me paraît limpide. Je la calcule. Je la joue.

L’ordinateur, après coup

Limpide et juste. Pour une fois, la machine était d'accord avec moi avant que je pose la pièce.

Une finale, quarante coups de grind, le point.

3/3. Il est 23 h, la salle se vide, et je n'ai pas encore poussé un seul pion à 1h30.

Ronde 4 — samedi 5 septembre, Blancs contre le GM Nikita Petrov (2564)

Vendredi soir, rentré chez moi, j'ouvre l'ordinateur pour préparer. Je tape son nom, je fais défiler ses parties : nulle contre Sindarov, nulle contre Carlsen. Je referme l'ordinateur et je vais me coucher.

Échiquier 2, et un joueur comme lui j'en croise trois par an les bonnes années. J'arrive avec 3/3, une nuit complète et aucune préparation.

Ce qui ne m'empêche pas de sortir mes premiers coups avec l'air de quelqu'un qui sait exactement ce qu'il fait : je crois cette position rangée depuis longtemps dans mes fichiers. Elle n'y est pas. Je m'en aperçois environ un coup et demi plus tard.

Puis il pose un coup que je ne connais pas, et je tiens le raisonnement qu'on a tous tenu au moins une fois : je ne connais pas ce coup, donc il n'est pas dans mes fichiers, donc il ne doit pas être terrible, donc je suis mieux. Trois « donc » et pas une variante.

13.Dh3 me fait plaisir : la dame lorgne la poussée f4-f5 autant que Fh6, il y a enfin quelque chose à faire. Il répond d5, je pose f3, et je m'arrête pour regarder ce qu'on a fabriqué tous les deux.

Ronde 4 — après 14.f3, quatre fous sur l'échiquier et presque aucun qui respire

Trois fous et demi de mauvais sur l'échiquier. Je vous laisse décider lequel ne compte que pour la moitié.

Le mien en b3 regarde un mur de pions, son fou b7 regarde le mien, celui de g7 attend un centre qui ne s'ouvrira jamais — et mon fou c1 garde une vague raison d'exister, d'où la moitié.

Et j'ai un rêve, à ce moment-là. S'il ne trouve rien de très actif à l'aile dame, je joue Fh6, puis h4, h5, Rf2, Th1, et je le mate. En cinq coups annoncés, contre un joueur à 2564.

14...a5 ! Il trouve quelque chose de très actif à l'aile dame. Le rêve aura tenu un coup et demi, ce qui est encore beaucoup pour un mat annoncé contre un grand maître.

15.a4 bxa4 16.Fxa4 Fc6 17.Fh6 Fxa4 18.Fxg7 Rxg7 19.Txa4 Tc8 ! 20.Tc1.

Ronde 4 — après 20.Tc1, les Blancs tiennent une position objectivement moins bonne

Objectivement il est mieux. Reste à me presser sans commettre la moindre imprécision.

Je fais mes comptes. Mon aile dame est faiblarde, mon attaque n'existe plus, mais ses pions d4 et a5 ne sont pas beaux non plus, et à la moindre imprécision je croque d4 ou je simplifie avec c3. Je passe surtout beaucoup d'énergie à me convaincre que les Noirs ne sont pas gagnants ici. Ce n'est pas tout à fait la même chose que d'y croire.

20...Cc6 ! Il me fatigue. Il est TRÈS précis — chaque coup ferme une porte, et il ne s'agite jamais. Me voilà à guetter l'imprécision de quelqu'un dont c'est manifestement le métier de ne pas en commettre. Je bois beaucoup d'eau.

21.Dg3 ! e5, encore le coup le plus pénible : il coupe mes idées. J'envisage brièvement de prendre en d5 et je repose l'idée en voyant arriver Cb4-d5-e3.

L’ordinateur, après coup

La prise que j'ai reposée sans la calculer tenait la position : 21.exd5 Dxd5 22.Dh4, et c'est égal. J'ai remplacé un calcul par une impression.

22.Tca1 ! Te8 ! 23.c3 ! Tb8 24.T4a2 Tb3 !?

Ronde 4 — 24…Tb3, une tour noire plantée devant les pions blancs

24…Tb3 — celui-là, je ne l'avais pas envisagé sérieusement.

J'avais dans un coin de la tête que Cc1 viendrait défendre d3 le moment venu. Je ne suis pas allé au-delà du coin de la tête.

25.Df2. Je pars pour la ligne chaude, avec une conviction bien installée : il ne peut pas prendre d3 sans que je le retourne. 25...dxc3 26.bxc3 dxe4 27.fxe4 Dxd3 !

Un joueur à 2564 n'a pas peur de mes convictions.

28.Tf1 Dd7 29.Td2 ! De7 30.Td6 ! Tc8 ! 31.Tf6. Toutes mes pièces regardent f7, les siennes ne se parlent pas, il nous reste deux ou trois minutes à chacun, et une petite voix très distincte demande si c'est la balle de match. Contre un 2564, cette voix devrait déclencher une alarme. Elle a plutôt déclenché un sourire.

31...Cd8 32.Dh4 Tb7 33.Cg3 Rg8 34.Dg4 ! — j'attaque la tour et je pose la dame sur sa meilleure case.

34...Txc3 35.Cf5 ??

Je le pose avec l'aplomb du type qui a tout vu. 35.h4 valait mieux. Ce que j'ai vu, en réalité, c'est quatre coups plus loin, et une position très précise que je voulais atteindre.

35...Dc5+ 36.Rh1 Tc1 37.Ch6+ Rf8 38.Dh4 Tbb1 39.Txf7+

Ronde 4 — après 39.Txf7+, la position visée depuis le 35e coup

39.Txf7+ — la voilà, la position que je vise depuis quatre coups.

Ce que je voyais : 39...Cxf7 40.Dd8+ ! Rg7 41.Df6+ Rxh6 42.Dh4+ Rg7 43.Df6+ Rg8 44.Dxf7+ Rh8 45.Df6+, échec perpétuel, et je serre la main d'un 2564 avec un demi-point.

Son roi n'a aucune obligation de prendre.

39...Re8 !!

Ronde 4 — 39…Re8, le roi refuse la prise et la tour blanche de f7 tombe

39…Re8 !! — le roi s'en va, et ma tour de f7 n'est défendue par personne.

0-1. J'avais calculé quatre coups et raté la réponse la plus simple de l'échiquier. La partie était très compliquée, il en a vu une de plus que moi, et je n'ai jamais eu la nulle entre les mains : je l'ai crue à moi pendant quatre coups.

Bravo à lui, d'ailleurs. Il m'a laissé une très grosse impression, et en plus c'est un joueur très sympathique.

Ronde 5 — samedi 5 septembre, Noirs contre Pascal Vianin (2017)

Deuxième partie longue de la journée. Je ne mange pas, je ne regarde aucune partie, je vais marcher vingt minutes dehors en repassant 39...Re8 en boucle — exactement la préparation qu'il ne faut pas faire.

En face, Pascal Vianin. Le tableau annonce 2017, sa liste lente dit 2077, et son passé dit 2250. Il ne se trompe jamais de plan.

Il sort de la théorie au cinquième coup, on échange les fous de cases blanches, et je pose 9...Dd7. Puis, deux coups plus tard, le coup qui décide de toute la partie.

Ronde 5 — après 10…h5, vue des Noirs

10…h5 — mon roi est encore au centre et ça ne ressemble à aucune attaque. C'est normal, ce n'en est pas une.

L'idée tient en une phrase : je veux échanger les fous de cases noires et rester avec les cavaliers contre son fou. h5 l'oblige à répondre g4, g4 fige la structure, une structure figée ferme la position, et une position fermée est le pire ennemi d'un fou.

L’ordinateur, après coup

Le plan avait un antidote d'une simplicité vexante : 10.h4, et il n'y a plus rien à provoquer.

11.d3 h4 12.g4 Fe7 13.Ca3 Ch7, un coup qui n'a l'air de rien : il libère g5 pour mon fou. C'est toute l'idée depuis h5. Attention au détail au passage — 14...Fg5 immédiatement perd sur 15.Cb6, donc 14...Tb8 d'abord.

15.Cb6 Dd8 16.Cd5 Fg5 17.Fe3 O-O 18.Dd2 Ce7 19.Cxe7+ Dxe7 20.Fd1 Fxe3 21.fxe3. Les fous de cases noires sont partis, il me reste deux cavaliers contre un fou, et je m'occupe d'enlever à ce fou le peu qui lui restait.

Ronde 5 — après 21…c4, le fou blanc n'a plus de diagonale

21…c4 — le fou blanc est chez lui, et il y restera jusqu'à la poignée de main.

21...c4 !? 22.dxc4 Cg5 23.Fc2 Tbc8 24.b3 Tc6.

Ronde 5 — après 24…Tc6, la poussée b5 était disponible

24…Tc6, et le coup qu'il fallait jouer est juste à côté.

24...b5 ! ouvrait tout, et je ne l'ai pas vu. J'étais trop occupé à admirer mon fou emmuré.

L’ordinateur, après coup

Et la poussée ne gagne pas comme je l'imaginais : il faut reprendre d'abord, 25.cxb5 axb5 !, et seulement ensuite 26.a4 Dc7 !! La suite que j'avais vaguement en tête, 25…Dc7 tout de suite, ne donne pas la même chose.

25.a4. Il ferme l'aile dame avant que j'aie l'idée d'y revenir, 25...a5 verrouille le tout, et les dames sortent. ½–½.

Le plan lancé au dixième coup a fonctionné exactement comme annoncé. Il manquait un coup pour en tirer quelque chose, et c'est celui-là qui m'a échappé.

Ronde 6 — dimanche 6 septembre, Blancs contre Hervé Lanois (1821)

Dimanche matin, 3,5/5. En face, le joueur qui a battu un de mes potes la veille. J'ai très envie de gagner celle-là.

Il joue la Française Rubinstein, celle où les Noirs rendent le centre au troisième coup pour ne surtout pas se faire enfermer. Ma théorie s'arrête au dixième coup et on joue.

Ronde 6 — la position juste avant la poussée d5

Mon pion d attend depuis le début de la partie. Il attend d5.

Cette poussée, je l'avais déjà sous la main un coup plus tôt : 12.d5 me semblait moins fort tant que son fou n'était pas engagé. Je développe le mien en 12.Ff3, il joue 12...Dc7, et j'y vais. 13.d5 O-O 14.dxe6 fxe6 15.De2 e5.

Ronde 6 — après 15…e5, les cases blanches du camp noir deviennent indéfendables

15…e5 — le pion avance d'une case et abandonne toute une couleur.

En avançant, le pion e cesse de couvrir d5 et f5, et laisse e6 derrière lui : trois trous d'un coup, tous sur les cases blanches. Or il n'a plus rien pour les tenir — son fou de cases blanches a disparu au neuvième coup, et moi j'ai gardé le mien.

Je n'ai pas sauté de ma chaise. J'ai relu la position deux fois pour vérifier que je ne rêvais pas, puis j'ai commencé à chercher où j'allais garer mes pièces.

16.a4, et je vous vois venir : non, ce n'est pas un plan à l'aile dame. 16...Tad8 17.Ta3 Rh8 18.Tb3

Ronde 6 — la tour a1 est passée par a3 et b3

a1, a3, b3 — ma tour fait le tour du propriétaire. Elle n'a pas fini.

a4 ne servait qu'à libérer a3 pour la tour, qui traverse maintenant l'échiquier par la troisième rangée.

L’ordinateur, après coup

Ma promenade ne tenait que parce qu'il a joué 16…Tad8. Sur 16…Cf6 ! la tour n'arrive plus, et 18.Ta3 ? laisse même 18…c4 ! rétablir l'équilibre. Le coup dont je suis le plus fier de la partie était réfutable au coup suivant.

18...Tb8 19.Fe4 Cf6 20.Th3, et elle arrive. Le fou en e4 et la tour en h3 regardent tous les deux h7, et h7 est une case blanche. Il faut encore un coup pour tout mettre en place : 21.Dc4+ Tf7.

Ronde 6 — dame, fou et tour convergent sur h7 et f7

Je vous laisse calculer. Ce n'est pas long.

22.Fxh7+ Cxh7 23.Txh7+ Rxh7 24.Dxf7

Ronde 6 — après 24.Dxf7, les Blancs ont récolté

Roi à l'air, deux pions de plus, sa tour b8 qui n'a toujours rien fait.

Bon. Il va falloir être propre, maintenant.

L’ordinateur, après coup

Le sacrifice marche, mais ce n'était pas le plus rapide : 22.Ff5 ! d'abord, avec la menace Fe6, et il n'y a plus de défense.

Je ne bâcle pas la suite : la dame revient en c4 puis e4, le fou vient chercher le sien, les tours s'échangent sur la colonne d31.Fxc5 Dxc5 32.Td8+ Tf8 33.Txf8+ Dxf8 34.Dxc4+ Rh8 — et 35.Dc7 met le point final. 1-0.

Deux coups lui ont coûté la partie, 15...e5 et 16...Tad8, et j'ai eu vingt coups pour les encaisser tranquillement.

Ronde 7 — dimanche 6 septembre, Noirs contre Cédric Pahud (2142)

4,5/6, dernière ronde, quatrième partie longue en deux jours. Les jambes vont bien, la tête un peu moins : depuis vendredi soir j'ai joué sept fois et je commence à confondre les positions d'une partie à l'autre. Un point ici et je monte franchement au classement.

En face, Cédric Pahud, que j'avais déjà annulé trois semaines plus tôt au championnat par équipes, avec les Noirs déjà.

Il joue une Anglaise et sort ses deux fous en fianchetto. Je réponds par une structure d'indienne du roi. Au onzième coup, j'ai un choix à faire. Je sais que le coup est 11...Ch5. Je le sais comme on sait un numéro de téléphone qu'on n'a pas composé depuis dix ans : la forme est là, les chiffres ne viennent pas. Impossible de reconstituer comment je défends mon pion après 12.Cb5. Alors je joue 11...Ce8, qui n'est pas le coup.

12.Cd5 f5 13.Cec3 h5

Ronde 7 — après 13…h5, vue des Noirs

13…h5. Le plan a un nom, et ce n'est pas un nom d'ouverture.

Mon plan tient en trois mots : mettre le bordel. Je pars du principe que je calcule mieux que lui et qu'une position embrouillée jouera pour moi. C'est peut-être un peu ambitieux.

14.e3 h4 15.f4. Il réagit parfaitement, ferme le centre au bon moment, et mon désordre commence à me gêner plus que lui. 15...Tf7 : je passe un temps déraisonnable à chercher une idée, et celle que je trouve n'est pas fameuse.

16.De1 Fh8 17.gxh4 Th7 18.Dg3 Rf7 — mon roi monte au front parce qu'il n'y a personne d'autre pour tenir h7. Puis il joue 19.h5, et j'ai le temps de voir ce que 19.Ce4 !! aurait fait à ma position.

19...Txh5 20.Ff3 exf4 !

Ronde 7 — après 20…exf4, la pointe de la ligne calculée

20…exf4 — la pointe. Pour une fois, la ligne que j'avais calculée fait ce qu'elle avait promis.

L’ordinateur, après coup

Je respirais un coup trop tôt : 20.Ce4 !! gagnait encore. Deux fois la même case en deux coups, deux fois laissée de côté.

21.exf4 Th6 22.Tae1 Cd4 23.Fd1 Dh4

Ronde 7 — après 23…Dh4, les Noirs sont mieux

23…Dh4, et je propose nulle.

Je propose nulle. Pas parce que je la veux — je suis mieux — mais parce que ça a tendance à l'agacer, et qu'agacé, il déjoue. Ce n'est pas très élégant, et ça marche immédiatement.

24.Te3 ?? Il fallait échanger les dames. Quant à 24.Dg5, je vous laisse regarder : 24...Dxh2 est mat.

24...Cc6 !! Le coup dont je suis le plus content du week-end : il défend e7, il débloque tout, et il remet chacune de mes pièces dans le jeu d'un seul geste.

Ronde 7 — après 25…Fd4, le gain s'est envolé

25…Fd4. Il fallait prendre d'abord.

25.Rg2 Fd4 ?? Je joue ça vite, content de moi, parce que le fou en d4 c'est joli. La partie gagnée était à un coup de distance, et tout tenait à l'ordre : 25...Fxd5+ ! d'abord, et après 26.Cxd5 Dxg3+ 27.hxg3 Fxb2 les Noirs gagnent.

Un ordre de coups. Encore un.

Le reste s'échange tout seul et il reste une finale où mon cavalier fait face à son fou, pions accrochés les uns aux autres. ½–½.

Et j'aurais dû la jouer, cette finale. Elle n'est pas si facile à tenir pour lui, et mes pions ne sont pas mauvais. On était à cinq minutes chacun — sauf qu'avec trente secondes par coup, cinq minutes suffisent largement à pousser le bois pendant quarante coups. Deux jours plus tôt, en rapide, je les aurais poussés sans me poser la question.


Bilan du tournoi

Rd Cadence Titre Mon adversaire Elo rapide Couleur Résultat
1 20 + 5 Farine, Amael 1743 Victoire
2 20 + 5 Chappaz, Max 1906 Victoire
3 20 + 5 Rotunno, Flavio 2031 Victoire
4 1h30 + 30 s GM Petrov, Nikita 2564 Défaite
5 1h30 + 30 s Vianin, Pascal 2017 Nulle
6 1h30 + 30 s Lanois, Hervé 1821 Victoire
7 1h30 + 30 s Pahud, Cédric 2142 Nulle

5 / 7, septième sur septante-cinq, une seule défaite et elle est signée du vainqueur du tournoi. 3/3 le vendredi soir en rapide, 2/4 le week-end en cadence longue.

Le calcul Elo, refait à la main

Sept parties, mais deux tournois aux yeux de la FIDE : les trois rondes du vendredi comptent pour ma liste rapide, les quatre du week-end pour ma liste lente. Chess-results, lui, passe tout dans le même barème rapide et affiche une variation unique de −1 point, qui ne décrit ni l'un ni l'autre.

Le vrai décompte, en rapide, avec le K = 20 de la cadence et l'écart plafonné à 400 points :

Ronde Adversaire Elo rapide Écart Attendu Réel
1 Farine, Amael 1743 502 → 400 0,92 1
2 Chappaz, Max 1906 339 0,88 1
3 Rotunno, Flavio 2031 214 0,77 1
2,57 3

20 × (3 − 2,57) = +8,6 point, et mon classement rapide passe de 2245 à environ 2254. Côté lente, les quatre parties du week-end donnent +0,4 : la défaite contre Petrov ne coûte presque rien puisqu'il me rendait 437 points, et les deux nulles reprennent ce que la victoire avait apporté.

+8,6 en rapide, +0,4 en lente. Pas un « −1 » unique.

Ce que je ramène de Monthey

Vendredi soir, j'ai joué vite parce que je faisais confiance à mes décisions. Samedi et dimanche, dès que les positions sont devenues compliquées, j'ai recommencé à douter de mes calculs.

La question n'est donc plus vraiment de savoir si je sais quoi jouer. C'est de savoir si je suis capable de vérifier jusqu'au bout ce que je crois avoir vu.

Ça rejoint exactement ce que je ramenais du championnat par équipes il y a trois semaines, à un détail près qui change tout : le jugement, je le récupère. C'est le calcul qui met plus longtemps.