Progresser · · 38 min · Par Alexandre Iwanesko
Reprendre les échecs après une pause : mon bilan après un an et 188 parties
Maître FIDE, j'ai arrêté les échecs pendant six ans avant de reprendre en août 2025. Un an plus tard : 188 parties classées, 139 points Elo perdus en partie lente, et une idée plus claire de ce qui était resté intact et de ce qui avait disparu.
Maître FIDE, j'ai arrêté les échecs pendant six ans avant de reprendre en août 2025. Un an plus tard : 188 parties classées FIDE, 139 points Elo perdus en partie lente, et une idée beaucoup plus claire de ce qui était resté intact et de ce qui avait disparu.
La réponse courte : je n'ai pas vraiment perdu mon jugement. J'ai perdu ma capacité à calculer correctement pendant plusieurs heures.
Ce texte est le bilan de cette année. Pas un guide théorique : mes chiffres, ma courbe et ce que j'ai compris en rejouant beaucoup. Les deux opens de cet été et le week-end par équipes qui a suivi sont racontés ronde par ronde ailleurs sur le blog.
Six ans sans une partie — sauf une
J'ai arrêté en 2018. Pas de grande décision ni de dernier adieu aux échecs : j'ai simplement arrêté de jouer.
Une seule partie en 2019. Des copains avaient besoin d'un joueur pour assurer leur maintien en Nationale 2 ; je suis venu dépanner, j'ai joué et je suis reparti. J'insiste sur un détail, parce que c'est le genre de chose qu'on réécrit facilement après coup : je ne pensais pas reprendre. Pas « peut-être un jour », pas « quand j'aurai le temps ». Je n'y pensais pas.
Je l'ai gagnée assez facilement, avec les Blancs dans une Française, contre un joueur à 2130. Je m'en souviens encore bien, ce qui n'a rien d'étonnant : quand on ne joue qu'une partie en six ans, on la retient. Voilà les vingt-six coups dont j'ai gardé le souvenir.
Alexandre Iwanesko – N.N.
Championnat de France des clubs, Nationale 2 · ronde ? · 1-0
N.N.2130
Alexandre Iwanesko
0/51Le moteur, que j'ai fait tourner pour l'occasion, confirme le souvenir : zéro imprécision, zéro erreur, zéro gaffe, neuf centipions de perte moyenne et 98 % de précision.
Je n'en ferai pas une preuve. Vingt-six coups contre un adversaire qui craque assez tôt, ce n'est pas un examen complet. Mais c'est une photographie du joueur que j'étais en m'arrêtant, et c'est à celui-là que je compare le joueur que je suis devenu.
Ce n'était d'ailleurs pas mon premier décrochage. De 2010 à 2017, j'avais joué sans ambition échiquéenne : pour voir les copains, pour l'ambiance du club, pas pour progresser. On peut s'asseoir devant un échiquier pendant des années sans vraiment jouer. L'arrêt de 2018 n'a fait qu'officialiser quelque chose qui avait commencé bien avant.
Puis j'ai levé le pied sur le travail. J'ai eu davantage de temps libre et j'ai cherché un nouveau défi — pas forcément les échecs, d'ailleurs : je cherchais surtout quelque chose à faire. Les échecs étaient là.
En août 2025, je suis donc allé jouer le rapide de Martigny. Sept parties, sans l'idée de « reprendre les échecs » : je voulais voir ce que ça donnerait. Mon objectif tenait en une ligne, ne pas donner de pièce en deux coups.
J'ai marqué 5½/7 et gagné trois points Elo. Après six ans sans jouer, c'était encourageant. Pendant quelques semaines, j'ai cru que la reprise se passerait comme ça.
Est-ce qu'on perd son niveau pendant une pause ?
Pas exactement — et c'est précisément ce que le classement FIDE cache le mieux.
Un classement ne baisse pas quand on ne joue pas. Il reste le même. Mes 2289 en partie lente ne disaient rien de mon niveau en 2025 : ils décrivaient le joueur que j'étais en 2018.
Le problème apparaît dès qu'on se rassoit. L'appariement vous place face à des adversaires calibrés sur le joueur que vous étiez, et le barème utilise toujours votre ancien classement : à 2289 contre un joueur à 2000, une nulle ne vaut pas « un demi-point », elle coûte plusieurs points Elo. Je revenais avec mon niveau du jour et le classement d'il y a six ans. Les 139 points d'écart viennent en grande partie de là.
Il y a une autre conséquence, moins évidente. Quelqu'un qui reprend en jouant huit parties dans l'année conserve ses 2289 : non parce qu'il les vaut encore, mais parce qu'il ne joue pas assez pour que son classement le montre. J'ai fait exactement l'inverse.
Et en face, qu'est-ce qui a changé ?
Les échecs ont changé.
Je m'attendais à ce que mon jeu ait bougé après six ans d'arrêt. Je ne m'attendais pas à ce que le jeu, lui aussi, ait bougé.
Six ans, ce n'est pas seulement six ans pour moi : c'est six ans pour tous les joueurs que j'allais retrouver. Un joueur à 2000 aujourd'hui n'a pas grand-chose à voir avec un joueur à 2000 en 2018.
Il est d'abord beaucoup plus jeune que moi.
Cette année, j'ai souvent eu l'impression d'être le vétéran de la table. Le meilleur exemple reste la dernière ronde de La Plagne, en juillet : en face de moi, un enfant de neuf ans, tout près de 2000. Vingt-quatre ans d'écart. En 2018, il ne savait probablement pas encore jouer.
Six semaines plus tard, à la ronde 6 du championnat suisse par équipes : quatorze ans, 2313. Dix-neuf ans de moins que moi et plus de 150 points de plus.
À trente-trois ans, on ne récupère pas d'une quatrième heure de jeu comme à quatorze, et on ne se présente pas à la ronde du lendemain dans le même état. Ce n'est pas une plainte, simplement un paramètre de préparation dont je n'avais jamais eu besoin.
Ils ont ensuite tous les outils sous la main.
En 2018, préparer une ligne demandait du travail. Aujourd'hui, la meilleure suite est à quelques clics, la base de parties tient dans un téléphone et le moteur tourne sur n'importe quel ordinateur.
Le renversement est amusant : ce qui est devenu difficile, ce n'est pas de surprendre quelqu'un, c'est de jouer les grandes lignes. Elles sont beaucoup plus analysées qu'avant, et les joueurs n'en connaissent plus seulement les coups : ils connaissent les plans qui vont avec. Un adversaire qui a oublié le vingtième coup retrouve quand même son chemin, parce qu'il sait ce qu'il est censé faire de la position. La variante lui échappe, le terrain non.
Pour y prendre un avantage, il faut donc être créatif assez tôt et arriver avec une idée. Deux possibilités, et aucune n'est confortable : jouer un coup que le moteur évalue à 0.00 mais qui pose un problème pratique que l'autre n'a pas préparé, ou choisir une ligne légèrement inférieure et peu analysée, en acceptant un petit désavantage théorique pour sortir des sentiers battus.
La façon de construire un répertoire a changé, elle aussi.
Mon travail sérieux sur les ouvertures s'est arrêté vers 2010. En 2018, je jouais encore les mêmes lignes et elles tenaient : dans plusieurs positions, elles me donnaient même un avantage théorique sur les joueurs de mon niveau. Huit ans sans y toucher, cela dit assez bien à quelle vitesse la théorie évoluait alors.
La méthode était simple. On prenait un livre, on le lisait, on rentrait les variantes dans une base, on cherchait des idées et des plans. Il arrivait même qu'on comprenne la position mieux que le moteur, qui calculait déjà bien mieux que nous mais expliquait mal.
Aujourd'hui, on ouvre Chessable, on trouve un cours, et on rejoue les variantes sur l'échiquier jusqu'à ce qu'elles rentrent. Et le cours est souvent excellent : variantes à jour, plans expliqués, répétition espacée pour la mémoire. Je ne dis pas cela avec mépris, je l'utilise moi-même. Mais le résultat n'est plus le même : ce qui demandait des dizaines d'heures de travail personnel, et que peu de joueurs consentaient à investir, est désormais accessible immédiatement. L'avantage compétitif d'hier est devenu le minimum d'aujourd'hui.
Cela ne signifie évidemment pas qu'il ne faut plus travailler ses ouvertures. Tout dépend du niveau et du temps disponible, et comme la question revient souvent, voilà comment je la vois.
En dessous de 1800, apprendre les grandes lignes et savoir quoi faire des positions qui en découlent a beaucoup de sens. Inutile de viser un avantage à la sortie de l'ouverture : il faut une position jouable et savoir la jouer.
Entre 1800 et 2200, il faut pouvoir tenir les grandes lignes contre plus fort que soi, et garder quelques idées moins évidentes pour les joueurs plus faibles. Deux répertoires pour deux objectifs.
Entre 2200 et 2500, l'essentiel devient de comprendre les structures dans lesquelles on joue, en réservant quelques idées particulières aux adversaires un peu moins forts.
À 2150, ce que je refuse, c'est de passer mes soirées à chercher un avantage d'ouverture contre un joueur de mon niveau qui dispose des mêmes moteurs que moi. Beaucoup de travail pour très peu de chances d'y gagner quoi que ce soit, et je préfère mettre ces heures dans le calcul.
D'autant que ces petits avantages théoriques sont souvent difficiles à jouer. Le moteur affiche +0,4 et vous assure que la position est meilleure ; reste à la jouer. Beaucoup de ces avantages exigent une précision qu'on n'a pas, dans des positions qu'on n'aime pas particulièrement. On peut passer quinze heures à obtenir un +0,4 et perdre ensuite faute de savoir le convertir.
Le style de jeu a bougé lui aussi. Toujours contre mon adversaire de quatorze ans : il pousse h4, un pion devant son propre roi, sans hésiter et au bon moment. Cette génération a grandi avec les moteurs et joue sans état d'âme des coups que la mienne aurait trouvés douteux, ou simplement laids.
Et il est beaucoup plus difficile à faire craquer.
Ce n'est pas qu'il commette moins d'erreurs : le jeu est devenu plus solide. Les motifs sont connus, le niveau général a monté, les cadeaux se sont raréfiés. Dans une position vraiment compliquée, il finira par se tromper comme tout le monde ; le problème est de l'y amener.
L'ordinateur n'a d'ailleurs pas stérilisé le jeu, au contraire. On pouvait croire que les moteurs condamneraient les gambits douteux : ils en ont validé une partie. Un pion de moins, notamment avec les Noirs, offre souvent assez de compensation pour tenir l'égalité à condition de jouer très activement. Et ils ont remis en jeu quantité de positions qu'on tenait pour mauvaises ou injouables.
L'adversaire est donc à la fois plus dur à surprendre et mieux armé quand on parvient malgré tout à le mettre sous pression. Pour le battre, il faut créer de la complexité, donc calculer. On revient toujours au même problème.
Beaucoup jouent aussi pour la nulle.
Pas par lâcheté : c'est une stratégie parfaitement rationnelle. Un joueur à 2000 qui annule contre un joueur à 2200 réalise une bonne opération, et il le sait dès le premier coup. Alors il échange, ferme la position et attend. Il ne joue pas pour gagner, il joue pour ne pas perdre.
Cet été en Espagne, j'en ai eu un exemple parlant. Mon adversaire est un joueur de Sicilienne depuis toujours. Nous analysons la partie ensemble et, au détour d'une variante, il me dit :
« J'avais préparé une Petroff pour faire nulle. On a cent points d'écart, ça me suffit. »
Un attaquant de toujours avait donc rangé sa Sicilienne au vestiaire pour sortir la défense la plus solide du répertoire. Pas par manque d'idées : par stratégie de tournoi. Et elle était bonne.
Cela ne me viendrait pas naturellement. Je joue pour gagner contre n'importe qui, avec n'importe quelle couleur. Ce n'est pas une qualité. Avant, ce tempérament me rapportait des points ; cette année, il m'en a coûté beaucoup. Mais c'est ma manière de m'asseoir à une table, et elle n'a pas bougé en six ans.
Sébastien Joie, maître international suisse et l'un des types les plus sympathiques du milieu, m'a pourtant fait réfléchir là-dessus. Je lui expliquais que j'en avais assez des joueurs qui annulent en permanence. Sa réponse :
« Moi c'est mon rêve. Je garde les pièces, j'améliore ma position mieux qu'eux, ils vont mettre plus de temps que moi à trouver les bons coups et, à la fin, je vais les faire craquer. »
Il a raison. Contre un adversaire qui cherche avant tout le partage, inutile de traquer le coup gagnant : on améliore ses pièces, on conserve du matériel, on attend. La pendule et la fatigue finissent souvent le travail.
Le problème, c'est que j'y arrivais encore au début de ma reprise et beaucoup moins aujourd'hui. Améliorer sa position pendant quarante coups sans forcer demande exactement ce qui me manque : de l'endurance, et assez de confiance dans son propre jugement pour accepter de ne rien faire de spectaculaire.
Reste l'école indienne.
J'ai joué dix parties contre des joueurs qui en sortent, toutes cadences confondues : 3 points sur 10 et 59 points Elo perdus. En octobre, à Annemasse, je tenais encore avec 2½/4 et un bilan neutre. Depuis juillet, dans les opens internationaux de l'été : ½/6.
Le détail par partie est plus parlant encore. Neuf de ces dix parties étaient des parties longues, et chacune m'a coûté 5,0 points Elo en moyenne — contre 2,2 face aux joueurs français et 1,2 face aux Suisses, sur la même période et la même cadence. L'échantillon est trop petit pour en tirer une règle, mais l'écart est considérable et correspond à ce que j'ai ressenti devant l'échiquier.
Je peux décrire assez précisément leur manière de jouer, pour l'avoir subie dix fois. C'est très actif, très concret et très pratique : peu de coups d'attente, chaque coup demande une réponse. Le coup choisi n'est pas forcément le meilleur, mais celui qui vous posera le plus de problèmes compte tenu de votre temps à la pendule. Ils calculent vite et bien, nettement mieux que les joueurs de classement comparable que j'ai croisés. Leur compréhension positionnelle me semble en revanche plus fragile : les plans à longue portée et le jugement des positions calmes sont moins impressionnants. Et surtout, ils sont très combatifs — une position morte n'existe pas, une finale égale se joue jusqu'au roi nu.
Rapproché de ce que je viens de dire de mon propre jeu, le problème saute aux yeux : nous avons des défauts opposés. Mon jugement tient, mon calcul est rouillé, et j'arrête de me battre dès que je me crois perdu. Ils calculent mieux, comprennent moins bien et ne lâchent jamais rien. Je les rencontre donc sur leur terrain — sauf si je parviens à déplacer le terrain.
C'est exactement ce qui s'est passé à Annemasse. J'ai réussi à les amener dans des positions où il n'y avait aucune décision tactique à prendre : améliorer une pièce, attendre, ne pas forcer. Ils n'ont pas cessé de calculer pour autant, et c'est précisément là que leur problème apparaissait — il n'y avait rien à calculer. Ils cherchaient une continuation concrète qui n'existait pas et finissaient par forcer. Leur faiblesse dans ces positions n'est pas indépendante de leur force : elle en est l'envers. De là viennent mes 2½/4.
Le reste de l'été, je n'y suis plus arrivé. Contrairement à ce que pourrait laisser croire tout le reste de cet article, ce n'était pas un problème de calcul : c'était un problème de choix de variantes.
Le terrain d'une partie se décide beaucoup plus tôt qu'on ne le croit, dans l'ouverture puis dans la ligne qu'on retient. Les positions calmes ne s'obtiennent pas par magie au vingtième coup ; on les choisit souvent dès le cinquième. Cet été, mes choix m'ont régulièrement conduit vers des positions concrètes, donc vers leur terrain.
C'est pour cette raison que le répertoire est, de mes quatre chantiers, celui qui avance le plus vite : je sais précisément quoi y changer. Le remède n'est pourtant pas de choisir des positions calmes et de m'y tenir, ce qui reviendrait à renoncer à une partie de mon jeu. Il faut adapter le choix à l'adversaire et le décider avant de s'asseoir.
Contre un joueur plus âgé, je peux aller vers le concret : c'est un terrain qui me convient, et je peux davantage m'appuyer sur mon calcul.
Contre un jeune joueur, je dois arriver avec un plan, et il tient en deux questions : dans quelles positions je le crois à l'aise, dans lesquelles je le crois moins. La réponse détermine mon ouverture et oriente mes décisions pendant toute la partie, puisque je sais vers quoi je veux aller.
Préparer une partie ne consiste donc plus seulement à mémoriser des variantes, mais à décider sur quel type de position elle va se jouer, en fonction de l'adversaire.
La situation est inconfortable quand on revient avec un classement encore élevé et un jeu qui ne suit plus tout à fait. En dessous de moi, certains adversaires jouent la nulle ; au-dessus, des juniors ont très envie de battre le vieux maître qui revient de six ans de pause. Dans les deux cas, il faut créer quelque chose là où rien ne se donne. C'est précisément ce que j'avais désappris.
Je ne peux pas mesurer tout cela statistiquement, et je n'ai pas envie de transformer une impression en fausse précision. Mais elle est revenue assez souvent au fil de mes 188 parties pour que je la prenne au sérieux. Ce n'est pas une excuse : c'est une information pour préparer différemment mes parties. Face à quelqu'un qui possède les mêmes outils et commet moins d'erreurs, l'ouverture ne peut plus être l'endroit où je prends mon avantage. Il faut le prendre plus tard, quand la préparation s'arrête et qu'il faut calculer — là où je suis aujourd'hui le moins à l'aise.
Combien j'ai perdu, exactement
| Cadence | Elo avant → aujourd'hui | Écart | Score | Elo moyen adverse | Coût par partie |
|---|---|---|---|---|---|
| Lente | 2289 → 2150 | −139 | 47½ / 90 | 2109 | −1,5 |
| Rapide | 2285 → 2245 | −40 | 50 / 67 | 2023 | −0,6 |
| Blitz | 2324 → 2256 | −68 | 22 / 31 | 2020 | −2,2 |
C'est la dernière colonne qu'il faut regarder. Le total dépend surtout du nombre de parties jouées ; le coût moyen par partie dit ce qui se passe chaque fois que je m'assois devant un échiquier.
L'avant-dernière colonne répond à une objection évidente. Mes adversaires de rapide et de blitz sont en moyenne quatre-vingts points plus faibles qu'en partie longue, et mon score de 75 % en rapide vient en partie de là. Mais le calcul Elo tient déjà compte de la force de l'adversaire : perdre 0,6 point par partie en rapide contre 1,5 en lente reste une vraie différence.
Cent trente-neuf points en partie lente, présentés comme ça, ressemblent à une catastrophe — et je l'ai vécu ainsi. Sauf qu'il faut traduire ces points en résultats. Mon coefficient K vaut 20 : les points perdus correspondent donc à 20 fois l'écart entre mon score réel et le score attendu par mon classement.
Sur 90 parties lentes, j'ai marqué sept points de moins que prévu.
Sept points sur une année entière. Autrement dit sept parties perdues là où mon classement attendait une victoire, ou quatorze victoires transformées en nulles. Cela reste beaucoup — à ce niveau, sept points, ça se voit — mais ce n'est pas l'effondrement que suggère le chiffre brut.
Surtout, je sais où sont passés ces sept points. Ils ne se sont pas évaporés progressivement : ils tiennent dans une poignée de parties que je peux retrouver et rejouer.
Une pièce de plus sur l'échiquier, et un mat en deux que je ne vois pas. Une attaque complètement gagnante qui finit en nulle.
Voilà à quoi ressemblent mes 139 points quand on regarde les parties plutôt que le classement : un joueur qui construit souvent une bonne position et rate encore régulièrement la fin. Personne ne me les a pris, ces points — je les ai donnés.
C'est plutôt une bonne nouvelle. Des points perdus dans des positions gagnantes ne se travaillent pas comme des points perdus parce qu'on a été dominé de bout en bout. Mon jeu n'a pas disparu ; c'est la finition qui manque. Pour la comparaison : en rapide, sur 67 parties, le déficit n'est que de deux points environ.
D'où le premier conseil que je donnerais à quelqu'un qui reprend et voit son Elo descendre : traduisez la perte en parties. Un classement qui baisse donne l'impression qu'on ne sait plus jouer ; le même écart exprimé en demi-points raconte une histoire beaucoup plus proche de ce qui s'est réellement passé devant l'échiquier.
Qu'est-ce qui revient, et qu'est-ce qui ne revient pas ?
Reprenons la dernière colonne du tableau : 1,5 point perdu par partie en lente, 0,6 en rapide. Une partie longue me coûte donc deux fois et demie plus cher qu'une partie rapide, et je suis aujourd'hui bien plus proche de mon ancien niveau avec vingt minutes qu'avec quatre heures.
C'est contre-intuitif — davantage de temps devrait m'aider — et c'est pourtant l'une des choses les plus importantes que j'aie comprises cette année.
Ce qui revient vite, c'est le jugement. Reconnaître une structure, savoir quelle pièce est mal placée, comprendre ce qu'on cherche, repérer une faiblesse : rien de tout cela n'a disparu, tout cela dormait. Le rapide se joue en grande partie là-dessus, ce qui explique probablement qu'il ait tenu.
Ce qui revient avec du travail, c'est l'acuité tactique. Au début de la reprise, elle n'était plus là non plus : je voyais certains motifs trop tard, ou pas du tout. Bonne nouvelle, elle remonte bien, et je sais grâce à quoi — du volume de tactique presque tous les jours, notamment au Puzzle Storm. C'est répétitif, pas très glamour, mais ça fonctionne.
Ce qui revient beaucoup moins bien, c'est le calcul. Et il ne faut surtout pas le confondre avec l'acuité tactique. L'acuité, c'est voir qu'il y a quelque chose. Le calcul, c'est suivre la variante pendant six à huit coups, revenir en arrière, vérifier qu'on n'a rien oublié, puis lui faire assez confiance pour la jouer. La première se travaille au volume ; la seconde demande beaucoup plus de temps, et je n'ai trouvé qu'un seul exercice qui l'attaque de front — j'y reviens à la fin.
Je peux comparer précisément, parce que je sais ce que je valais avant.
| Avant 2018 | À la reprise |
|---|---|
| Calcul : beaucoup et très vite | Lent, et il déraille |
| Endurance : 4 à 5 heures dans la journée sans problème | La quatrième heure décide souvent de mes parties |
| Répertoire : excellent, en avance sur les joueurs de mon niveau | Réfuté par le moteur et mieux connu qu'avant par les autres |
| Positions de pur calcul : je calculais tout, et mieux qu'en face | Je gaffe régulièrement |
L'endurance est la ligne la plus facile à expliquer, mais la dernière est un meilleur thermomètre.
Les positions où il n'y a rien à comprendre — petite finale, trois pièces chacun, toutes les informations sur l'échiquier — étaient autrefois mon terrain : je calculais tout, souvent mieux que mon adversaire. Aujourd'hui, c'est précisément là que je me trompe.
La ronde 7 du championnat suisse par équipes contre Cédric Pahud en est un bon exemple. Je joue 41...h5, un coup que je qualifie moi-même d'atroce dans mon carnet : il perd un pion en trois coups. Mon adversaire ne le voit pas. Trois coups, dans une position où il n'y avait pratiquement rien d'autre à faire que calculer. Et le demi-point final, je ne l'ai pas trouvé non plus : c'est mon adversaire qui me l'a laissé.
Au début de ma reprise, les pièces bougeaient littéralement toutes seules dans mes calculs. Je commençais une variante, avançais de six ou sept coups, et en revenant en arrière l'échiquier mental n'était plus le même : un fou avait changé de case, un pion était resté là où il n'était plus. L'image se défaisait, et je passais à vérifier que je n'avais pas mal vu le temps que j'aurais dû passer à calculer. Quand on ne fait plus confiance à son propre échiquier mental, on recommence tout — et à la quatrième heure, tout recalculer coûte très cher.
Cela se voyait à la pendule. J'étais alors en zeitnot permanent, non parce que je réfléchissais trop longtemps à chaque décision, mais parce que je recalculais sans cesse ce que je venais de calculer. Je jouais avec très peu de confiance dans mes propres variantes.
J'ai réussi à corriger ce défaut, et le zeitnot a pratiquement disparu : j'arrive au contrôle du quarantième coup avec de la marge, ce qui n'était pas le cas la première saison. Je suis simplement passé à l'autre extrême — je ne calcule plus assez loin.
Mes deux défauts actuels sont assez précis, ce qui est en soi une bonne nouvelle : un défaut précis se travaille mieux qu'une vague impression de ne plus savoir jouer.
Je bâcle parfois les variantes. Je m'arrête un coup trop tôt, sans passer en revue l'échec, la prise, la menace. C'est exactement la petite vérification qu'on devrait faire au bout de chaque variante ; elle ne demande pas d'intelligence, seulement de la discipline.
Et je me perds dans les positions compliquées. Kotov, dans Think Like a Grandmaster, décrit le calcul comme un arbre : des coups candidats, des branches, et le risque permanent de repasser au même endroit. Quand la variante est longue mais forcée, avec une seule branche, je m'en sors encore bien. Quand la position propose quatre ou cinq coups candidats à chaque étage, je m'égare : je repars dans une branche déjà explorée, j'en oublie une autre et je finis par trancher au feeling.
Ce n'est donc pas la puissance de calcul qui a disparu, mais son organisation — l'automatisme, plus simplement. Je sais encore calculer ; je ne calcule plus aussi naturellement.
Mes goûts, eux, n'ont pas bougé d'un millimètre. Avant, j'adorais les positions concrètes et j'y étais bon. Aujourd'hui, je les aime toujours autant et j'y suis moins bon. Cela explique une partie de mes ennuis de cet été : le terrain où mes adversaires sont les plus à l'aise est justement celui vers lequel je vais spontanément, parce que c'est celui que j'aime.
Je ne le déduis pas seulement de mes statistiques, je l'ai vu pendant les parties et retrouvé dans mes carnets. Au championnat suisse par équipes, j'avais trouvé le plan qui gagnait — échange des dames, fou en b4, tour en c2, puis la majorité qui avance. Je ne l'ai pas joué. Le lendemain, j'avais encore une bonne idée et je ne l'ai pas jouée non plus. Deux fois le jugement était là ; deux fois je n'ai pas calculé assez pour lui faire confiance.
Et le rapide, alors ?
Le rapide est le seul des trois formats dans lequel je reconnais encore mon ancien jeu. Il mérite donc qu'on s'y attarde.
67 parties, 50 points : 75 % de score, pour −40,6 Elo. Le paradoxe n'en est pas un : à 2285, gagner trois parties sur quatre contre des adversaires en moyenne plus faibles ne suffit pas à tenir son rang, il aurait fallu en gagner davantage. Mais la perte moyenne n'est que de 0,6 point par partie, contre 1,5 en partie longue. C'est nettement moins.
C'est aussi le seul format où j'ai connu de vraies bonnes journées : +11,4 au Bouveret en février, +7,2 à l'Open du Jura. J'y ai eu de mauvais jours — −19 au Trophée Perolini — mais ils ne se sont pas transformés en tendance.
J'y vois deux raisons.
La première : j'ai une bonne intuition et une mauvaise résistance à la fatigue. Dans une partie de vingt minutes, seule la première est sollicitée ; la seconde n'a pas le temps d'entrer en scène. La fatigue ne disparaît pas pour autant — un tournoi de rapide dure toute une journée et je m'effondre souvent en fin de journée — mais elle arrive plus tard, et la vitesse apporte une adrénaline qui tient plus longtemps que ma concentration.
La seconde : en rapide, je suis plus alerte tactiquement que beaucoup de mes adversaires. Je vois les motifs vite, ce qui montre bien que le problème n'est pas la reconnaissance — c'est justement ce que le Puzzle Storm a réparé en premier. Ce qui reste difficile, c'est le calcul long : tenir une variante sur six à huit coups, revenir en arrière, vérifier, ne pas perdre le fil.
Le rapide sollicite donc la partie de mon jeu qui fonctionne encore. Il me protège de ma faiblesse et met en valeur ce qui me reste. C'est agréable, et c'est un piège : le classement qui m'intéresse le plus reste celui de la partie longue.
Et le blitz, alors ?
Le blitz affiche −68 points, le pire déficit par partie des trois cadences. Je n'en tire pas grand-chose, et je préfère le dire.
Il y a d'abord très peu de tournois de blitz classés : mes 31 parties de l'année tiennent en trois après-midis, dont un seul explique presque tout le déficit. Le blitz se joue par ailleurs souvent en marge d'un autre tournoi — celui de La Plagne avait lieu le 9 juillet, au milieu d'un open de neuf rondes qui courait du 4 au 10. On y arrive déjà entamé.
Surtout, les classements blitz sont souvent anciens, et le mécanisme ressemble beaucoup au mien, en sens inverse. Comme il existe peu de blitz classés, un joueur n'en dispute que deux ou trois par an : son classement blitz ne bouge presque jamais. Pendant ce temps, il progresse — il joue en ligne, travaille sa tactique, devient meilleur. Le chiffre reste immobile, le joueur avance. Deux ans plus tard, on s'assoit face à un « 2000 » qui vaut bien davantage.
Mon classement était resté élevé parce que je ne jouais pas ; le leur reste bas parce qu'ils n'ont pas l'occasion de le faire évoluer. Dans les deux cas, le chiffre ne décrit plus le joueur — à ceci près que le mien était trop haut et que le leur est trop bas. Un classement blitz mesure donc aussi la fréquence des tournois.
Autre anecdote dans le même sens : c'est précisément dans un tournoi de blitz que j'ai battu un grand maître cette année. Le même classement qui m'affiche à −68 contient aussi cette partie. Autant ne pas lui faire dire plus qu'il ne peut.
Combien de temps avant que le classement se stabilise ?
Voilà la courbe, mois par mois, en partie lente.
Classement Elo en partie lente, août 2025 – septembre 2026. Le dernier segment, en pointillés, correspond à septembre, déjà annoncé mais pas encore publié.
Et les mêmes chiffres, pour qui préfère les lire :
| Période | Elo | Période | Elo |
|---|---|---|---|
| Août–sept. 2025 | 2289 | Mars 2026 | 2170 |
| Octobre 2025 | 2292 | Avril 2026 | 2165 |
| Novembre 2025 | 2272 | Mai 2026 | 2170 |
| Décembre 2025 | 2271 | Juin 2026 | 2165 |
| Janvier 2026 | 2226 | Juillet 2026 | 2168 |
| Février 2026 | 2171 | Août 2026 | 2150 |
Trois choses m'ont surpris en regardant cette courbe.
Le premier mois, j'ai progressé. En octobre 2025, je monte à 2292. Le classement n'a pas cédé au contact, il a même légèrement augmenté — et forcément, j'y ai cru.
Puis presque tout est tombé en quatre mois. De novembre à février, 2292 → 2171 : 121 des 139 points perdus sur l'année partent dans cette seule fenêtre. Tout le reste de l'année pèse dix-huit points.
Ensuite, cinq mois de stabilité. De mars à juillet, je reste entre 2165 et 2170. Comme je jouais régulièrement, j'ai fini par croire que j'avais trouvé mon niveau. Je me suis trompé.
L'été m'a rappelé que la courbe n'était pas terminée : La Plagne m'a coûté 17,8 points, Badalona 14,6. Le week-end par équipes qui suit n'est même pas encore compté, et septembre est déjà annoncé à −15,2, ce qui me placerait autour de 2135. Le plateau n'était donc pas mon niveau définitif, simplement une période où le classement ne bougeait plus.
La réponse honnête à la question de cette section est donc : je ne sais pas. Après un an et 188 parties classées, j'ignore toujours où mon classement va s'arrêter. J'ai cru le savoir en juin, je me suis trompé en août.
Si vous reprenez après une longue pause et que votre classement se stabilise quelques mois, je serais prudent avant d'en conclure quoi que ce soit. Un plateau ressemble beaucoup à un plancher quand on est dessus, et on ne fait la différence qu'après.
Ne pas savoir où cela s'arrête ne signifie pourtant pas qu'on ne peut rien faire. Un classement qui baisse sans qu'on sache pourquoi est inquiétant ; le mien baisse pour une raison que je peux nommer. Je ne calcule pas encore assez bien et je ne fais pas toujours confiance aux variantes que je trouve. C'est une faiblesse précise, et une faiblesse précise se travaille. Ce qui doit remonter en premier n'est donc pas le classement : c'est le jeu. Le classement suivra.
L'année, tournoi par tournoi
Voilà l'année complète. Je la donne en entier, parce qu'un bilan qui ne montre que les bons tournois ne sert à rien.
| Dates | Tournoi | Cadence | Parties | Score | Bilan Elo |
|---|---|---|---|---|---|
| 9 août 2025 | 33ᵉ Tournoi de Martigny | rapide | 7 | 5½ | +3,6 |
| 30 août 2025 | Open Blitz du 50ᵉ de la FGE | blitz | 9 | 7½ | +0,6 |
| 19–21 sept. 2025 | Open du CEG | rapide + lente | 3 + 4 | 2½ + 2½ | −4,4 / +3,2 |
| 4 oct. 2025 | Championnat suisse de blitz | blitz | 13 | 8½ | −59,0 |
| 5 oct. 2025 | Championnat suisse de rapide | rapide | 9 | 6 | −13,2 |
| 18–24 oct. 2025 | 3ᵉ Festival d'Annemasse, Maîtres | lente | 8 | 4 | −25,6 |
| 26 oct. 2025 | Activ Chess de Sion | rapide | 9 | 7½ | −2,2 |
| 28–30 nov. 2025 | 21ᵉ Open du Jura | rapide + lente | 3 + 4 | 3 + 2 | +7,2 / −6,6 |
| 26–30 déc. 2025 | 22ᵉ Open de Vandœuvre, tournoi A | lente | 9 | 4½ | −29,6 |
| 12–17 janv. 2026 | Coupe du Léman, catégorie A | lente | 2 | 1 | −10,4 |
| 25 janv. 2026 | 15ᵉ Trophée Roland Perolini | rapide | 9 | 6 | −19,0 |
| 21 févr. 2026 | 37ᵉ Open Rapide du CEG | rapide | 9 | 6½ | −13,2 |
| 22 févr. 2026 | 18ᵉ Active Chess du Bouveret | rapide | 9 | 7 | +11,4 |
| 6 avril 2026 | 4ᵉ Open de Belley A | rapide | 9 | 6 | −10,8 |
| 1–3 mai 2026 | 1ᵉʳ Open Max Sanguine | lente | 7 | 4½ | −13,2 |
| 22–25 mai 2026 | Geneva Open International | lente | 7 | 5 | +8,0 |
| 4–10 juil. 2026 | 6ᵉ Festival de La Plagne, Maîtres | lente | 9 | 5 | −17,8 |
| 9 juil. 2026 | La Plagne, tournoi blitz | blitz | 9 | 6 | −9,8 |
| 24–30 juil. 2026 | Open de Pontevedra | lente | 9 | 4½ | −0,6 |
| 2–10 août 2026 | 50ᵉ Open de Badalona | lente | 8 | 4½ | −14,6 |
Et les compétitions par équipes, regroupées parce qu'elles s'étalent sur toute la saison :
| Période | Compétition | Parties | Score | Bilan Elo |
|---|---|---|---|---|
| oct. 2025 – mars 2026 | Nationale 2 | 9 | 5½ | −14,2 |
| nov. 2025 – janv. 2026 | Coupe de France | 3 | 1½ | −13,6 |
| nov. 2025 – mars 2026 | Championnat suisse par groupes | 5 | ½ | −26,6 |
| avril – juin 2026 | Championnat suisse par équipes, LNA | 4 | 2 | +7,4 |
Ce tableau montre des choses que la courbe ne montre pas.
Le blitz se joue en une demi-journée. Le 4 octobre 2025, au championnat suisse de blitz, je marque 8½/13 — un score tout à fait correct — et je perds 59 points Elo. Presque tout mon déficit blitz de l'année vient de cette seule journée, ce qui suffit à me dissuader d'en tirer une conclusion générale.
Les grosses pertes viennent surtout des opens où les adversaires sont solides. Annemasse en octobre et Vandœuvre entre Noël et Nouvel An m'ont coûté 55 points à eux deux. Aller chercher des adversaires forts quand le calcul n'est pas revenu, cela se paie.
Le pire tournoi de l'année reste pourtant le championnat par groupes : un demi-point sur cinq parties, −26,6. Cinq parties d'équipe réparties sur cinq mois, parfois avec quinze jours d'intervalle. C'est ma leçon la plus concrète de la saison — je joue mal quand je n'ai qu'une partie tous les quinze jours.
Il y a quand même deux bonnes nouvelles que j'avais tendance à oublier : Bouveret en février, +11,4, et le Geneva Open en mai, +8 avec 5/7. Deux tournois où j'ai réellement gagné des points.
Un dernier chiffre pourrait passer pour une éclaircie sans en être une. Pontevedra ne m'a coûté que 0,6 point ; j'ai d'abord eu envie d'y voir un bon signe. Mais un bilan proche de zéro signifie simplement que j'ai joué au niveau attendu ce jour-là, rien de plus. La preuve : la semaine suivante, je perds 14,6 points à Badalona, puis je rejoue en équipe le week-end d'après. Une partie de mon problème est probablement là — je ne tiens pas encore mon niveau d'un tournoi à l'autre.
Ce que je dirais à quelqu'un qui hésite à reprendre
Rejouer classé rapidement, et beaucoup. Un classement qui n'a pas bougé depuis six ans n'est pas un niveau acquis : c'est un chiffre qui n'a pas été testé. Plus on attend, plus l'écart entre le chiffre et le joueur se creuse. Mes 188 parties m'ont au moins permis de savoir où j'en suis vraiment, et on ne construit rien sur un classement auquel on ne croit pas soi-même.
Commencer par le rapide. Je l'ai fait sans le décider et c'était le bon ordre. Le rapide permet de s'appuyer sur ce qui fonctionne encore, quand la partie longue expose immédiatement ce qui manque. Reprendre par quatre heures de jeu, c'est aller chercher son point faible dès le premier jour.
Séparer le jugement et le calcul dans l'entraînement. Ce sont deux qualités différentes, qui ne reviennent pas au même rythme. Travailler « les échecs » en bloc ne répare pas forcément celle qui est déficiente. Chez moi, le jugement n'avait presque rien à réparer ; le calcul avait tout à reprendre.
Ne pas regarder son classement tous les lundis. Sur douze mois, mon Elo a monté, chuté, stagné cinq mois, puis rebaissé. Un seul de ces mouvements m'a appris quelque chose sur mon jeu ; les trois autres m'ont surtout coûté du moral.
Je n'ai pas de morale réconfortante à proposer. J'ai perdu 139 points et je n'ai probablement pas fini d'en perdre. Mais je sais maintenant ce que je dois travailler, ce que valent réellement mes 2150 et pourquoi ils ne ressemblent pas à mes 2289 — et cela, je ne l'aurais jamais su sans reprendre.
Je ne promets pas de revoir 2289, je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est qu'une baisse dont on comprend la cause n'est pas une fatalité : c'est un problème à travailler. Dans mon cas, il y en a quatre.
Les quatre chantiers
Le répertoire. C'est le plus avancé, presque reconstruit. Mes anciennes lignes ont continué d'évoluer pendant que je ne jouais plus, certaines ont été réfutées par le moteur et celles qui tiennent encore sont bien mieux connues des autres joueurs. Il fallait donc en reprendre une grande partie. C'est aussi le seul chantier que je peux mener presque entièrement en dehors de l'échiquier, ce qui explique probablement qu'il avance le plus vite.
Le calcul. Beaucoup calculer, beaucoup travailler la tactique, et surtout retrouver l'habitude de suivre une variante jusqu'au bout. L'objectif n'est pas de devenir plus intelligent, mais de retrouver l'automatisme. Je n'ai pas trouvé de raccourci.
L'endurance. Les chiffres sont clairs : 1,5 point Elo perdu par partie en lente contre 0,6 en rapide. Entre les deux, il n'y a pas trois heures et demie d'écart dans ma compréhension du jeu — il y a trois heures et demie de concentration en plus. Avant, j'enchaînais quatre ou cinq heures dans la journée sans y penser.
Les finales, surtout les finales de tours. C'est là que j'ai laissé le plus de points identifiables, et c'est aussi là que le contexte a le plus changé. Avec l'incrément, une finale de tours ne s'ajourne plus et ne s'arrête plus au drapeau : elle peut se prolonger très longtemps à trente secondes par coup. À ce rythme, il ne suffit plus de savoir la calculer, il faut la connaître — celui qui reconnaît immédiatement le bon plan gagne un temps considérable sur celui qui doit tout reprendre. Pour l'instant, je suis dans la seconde catégorie.
Ces quatre problèmes se rejoignent au même endroit : la quatrième heure, quand il faut encore calculer une finale avec la concentration qu'il reste. C'est probablement là que j'ai perdu le plus de points ; c'est donc là que j'irai les rechercher.
Comment je travaille
Concrètement, voilà ce que je fais depuis un an. Rien de sophistiqué, et c'est volontaire.
Du volume de tactique, presque tous les jours. Puzzle Storm pour la vitesse et la reconnaissance des motifs : c'est exactement adapté à mon problème, puisqu'il faut reconnaître la solution au lieu de tout recalculer. J'utilise aussi la méthode Woodpecker, qui consiste à reprendre les mêmes séries de tactiques jusqu'à ce que les solutions deviennent familières. L'idée me plaît parce qu'elle vise l'automatisme plutôt que la compréhension — et l'automatisme est précisément ce qui me manque.
Des études, avec l'Endgame Challenge de John Nunn. C'est probablement le seul exercice qui ait vraiment fait progresser mon calcul cette année, et je crois savoir pourquoi. Une étude est une position dépouillée où il n'y a rien à comprendre : aucun plan stratégique pour vous sauver la mise, une solution unique, souvent longue, qu'il faut avoir trouvée avant de jouer le premier coup. C'est exactement ce que je n'arrive plus toujours à faire en partie.
Chessable pour le répertoire, surtout pour la répétition espacée plutôt que pour les cours eux-mêmes. Le système de révision fait ce qu'un joueur adulte ne fait pas bien tout seul : revenir sur une ligne au moment où il commence à l'oublier. Reconstruire un répertoire à trente-trois ans n'est pas un problème de compréhension mais de mémoire, et sur ce point l'outil est plus fiable que ma volonté.
Rien de tout cela n'est original, et je me méfierais d'une méthode qui prétendrait l'être. Ce sont simplement des exercices adaptés aux problèmes que j'ai identifiés.
La partie intéressante commence maintenant.
Si vous êtes dans la même situation et que vous voulez structurer votre retour à la compétition, c'est exactement ce que je travaille avec les adultes que j'entraîne : voir les cours pour adultes à Genève.